Lorsque Jésus parcourait les chemins de Galilée et de Judée, rien ne laissait présager qu’un jour son enseignement serait consigné dans des livres. Il parlait, il enseignait, il interrogeait, il bénissait ; et ses paroles, comme les semences jetées par le semeur, tombaient dans des cœurs vivants. L’Évangile naquit ainsi, non dans le silence d’un scriptorium, mais dans la voix d’un maître entouré de disciples, dans le rythme des fêtes, dans la prière d’Israël, dans la mémoire attentive de ceux qui l’avaient suivi.
Durant ces premières années, l’Église n’eut nul besoin d’écrits. Les témoins étaient là. Les apôtres parlaient ; les disciples se souvenaient ; la communauté célébrait. La Parole vivante circulait de bouche à oreille, de cœur à cœur. Elle était répétée, méditée, chantée, mise en gestes. L’enseignement du Christ n’était pas une doctrine abstraite, mais une réalité vécue, portée par des hommes formés par lui, et transmise dans une fidélité jalouse.
Mais le temps avançait. Ceux qui avaient vu, entendu et touché commençaient à disparaître. La génération apostolique, pilier vivant de la mémoire chrétienne, s’éteignait peu à peu. Alors se posa une question grave et décisive : comment transmettre intact ce qui avait été reçu, lorsque les témoins directs ne seraient plus là pour corriger, rappeler et interpréter ?
Ce fut là que l’écriture devint nécessaire. Non par méfiance envers la mémoire vivante, mais par fidélité à elle. Il fallut fixer certains repères, non pour enfermer l’Évangile dans des mots, mais pour préserver la justesse de ce qui était transmis. Les écrits évangéliques ne vinrent pas remplacer la Tradition ; ils naquirent en son sein, comme un soutien, comme une balise offerte à des communautés désormais dispersées à travers l’Orient et l’Occident.
Car l’Église grandissait. Elle franchissait les frontières d’Israël, gagnait la Syrie, la Mésopotamie, l’Asie Mineure, puis le monde grec et latin. Toutes ces communautés ne pouvaient plus bénéficier de la présence constante des apôtres. L’écrit devint alors un lien, une référence commune, une mémoire partagée. Il permettait à l’enseignement reçu de demeurer un, malgré la diversité des langues, des cultures et des situations.
Mais ces écrits n’étaient pas conçus comme des traités figés. Ils étaient faits pour être proclamés, lus dans l’assemblée, insérés dans la liturgie, éclairés par la catéchèse. L’Évangile écrit demeurait subordonné à la Parole vivante. Il était un aide-mémoire, un témoin fidèle, non une source autonome se suffisant à elle-même.
Il y avait aussi un autre danger, plus subtil encore : celui des déformations. À mesure que le message se répandait, certaines interprétations partielles ou idéologiques apparaissaient. Il devint alors nécessaire de garantir un noyau commun, enraciné dans l’enseignement reçu des apôtres. L’écriture joua ici un rôle de sauvegarde, non contre la Tradition, mais pour elle.
Ainsi, l’enseignement évangélique fut mis par écrit non par amour du texte, mais par amour de la vérité transmise. Il ne fut pas écrit pour clore la Révélation, mais pour en protéger la mémoire. L’Écriture naquit de l’Église, et non l’inverse. Elle demeure, aujourd’hui encore, inséparable de cette Tradition vivante qui l’a portée, expliquée et célébrée.
Comprendre cette genèse, c’est retrouver le souffle des origines. C’est reconnaître que l’Évangile n’est pas d’abord un livre, mais une Parole donnée, confiée à des hommes, et transmise dans la fidélité patiente de l’Église à travers les siècles.
