Ceux qui lisent les Évangiles avec un regard façonné par les habitudes modernes risquent de s’y méprendre. Ils imaginent parfois Jésus surgissant comme un maître solitaire, parlant hors de toute institution, détaché des cadres religieux de son peuple, presque en rupture avec la liturgie d’Israël. Mais une lecture plus attentive, éclairée par les travaux de Pierre Perrier, dissipe cette illusion. L’enseignement de Jésus ne flotte pas dans un espace indéterminé : il s’enracine profondément dans la vie liturgique du judaïsme du Ier siècle, et plus encore, il en épouse le rythme, les formes et le temps sacré.
Jésus n’enseigne pas à côté de la synagogue : il y entre. Il s’y tient comme chez lui. Là où la Torah est proclamée, là où les Prophètes sont lus selon un ordre fixé, là où la Parole est transmise non comme un texte mort mais comme une mémoire vivante, Jésus prend place. Il lit, il explique, il interroge, il reformule. Il agit en maître reconnu, dans la posture même du rabbi, usant des procédés pédagogiques familiers aux auditeurs : questions et réponses, sentences brèves et denses, images frappantes, paroles faites pour être retenues et reprises. Rien de tout cela n’est improvisé ; tout s’inscrit dans la tradition synagogale, qui est d’abord une liturgie de la Parole.
Ainsi, lorsque Jésus parle, ce n’est pas seulement un discours qui est donné : c’est un acte liturgique. Sa parole est prononcée dans un cadre rituel, devant une assemblée habituée à entendre la voix de Dieu dans l’Écriture. Dès lors, ce qu’il dit résonne autrement. Sa parole n’est pas perçue comme une opinion parmi d’autres, mais comme une interprétation autorisée, appelée à être mémorisée, ruminée, transmise. C’est dans ce terreau que se forme l’enseignement évangélique, avant même qu’il ne soit mis par écrit.
Mais cette insertion dans la liturgie synagogale ne suffit pas à rendre compte de la profondeur de son enseignement. Car Jésus ne se contente pas d’habiter l’espace de la synagogue ; il inscrit sa parole dans le temps sacré d’Israël. Les Évangiles, et tout particulièrement celui de Jean, laissent transparaître un calendrier précis, scandé par les grandes fêtes. Les déplacements de Jésus, ses discours, ses gestes, se comprennent à la lumière de ce cycle liturgique. Il monte à Jérusalem pour les pèlerinages. Il enseigne lors des fêtes. Il parle au moment même où Israël se souvient et célèbre.
Chaque fête devient alors comme une clé offerte pour comprendre ce qu’il révèle. À la Pâque, il parle de vie donnée et de sang versé. À la fête des Tentes, il évoque l’eau vive et la lumière. À la Dédicace, dans un Temple en pleine activité cultuelle, il se manifeste comme celui que le Père a consacré. Rien n’est laissé au hasard. Le calendrier n’est pas un décor : il est le langage même de la révélation. Jésus ne détruit pas ce langage ; il l’accomplit.
Entre la synagogue et le Temple, son enseignement circule sans cesse. La synagogue prépare le cœur par la Parole ; le Temple en manifeste l’aboutissement par le sacrifice. Jésus assume ces deux pôles. Il enseigne longuement dans les villages et les maisons, formant ses disciples selon les rythmes traditionnels. Et il se rend au Temple, là où convergent les foules et où se concentre la vie religieuse d’Israël. Même enfant, il s’y montre déjà maître de la Loi ; adulte, il y enseigne encore, jusqu’aux derniers jours, comme si toute sa parole devait inexorablement conduire à cette Pâque où le sens du culte serait pleinement révélé.
Dans cette perspective, l’enseignement de Jésus apparaît comme une véritable liturgie en acte. Il est conçu pour être mémorisé, transmis, célébré. Ce n’est pas un hasard si les paroles du Christ prennent si naturellement une forme rythmée, structurée, adaptée à l’oralité. Ce qui est proclamé dans un cadre liturgique appelle la fidélité de la mémoire. Et ce qui est fidèlement mémorisé appelle, tôt ou tard, une fixation écrite. L’Évangile naît ainsi non d’une spéculation tardive, mais de la vie liturgique elle-même, prolongement naturel de la synagogue et déjà germe de l’Église.
On comprend alors que Jésus n’ait pas fondé son enseignement en rupture avec Israël, mais dans sa continuité la plus profonde. Il parle la langue de son peuple, il respecte ses temps, il entre dans ses rites. Et c’est précisément là, au cœur même de cette fidélité, que surgit la nouveauté radicale. Car en assumant la liturgie synagogale et le cycle des fêtes du Temple, Jésus en dévoile le sens caché. Il ne se contente pas d’enseigner la Parole : il est la Parole. Il ne se contente pas de célébrer le temps sacré : il en est l’accomplissement.
Ainsi, l’enseignement de Jésus apparaît, à la lumière de Pierre Perrier, comme l’aboutissement d’une longue préparation divine. Rien n’est improvisé, rien n’est extérieur. Tout est inscrit dans le temps, dans la mémoire, dans la liturgie d’Israël. Et c’est pourquoi l’Évangile, dès ses origines, a pu être reconnu non comme une voix étrangère, mais comme la voix même du Dieu d’Israël parlant enfin à son peuple dans la plénitude des temps.
