L’Église naissante au-delà de l’horizon occidental

Lorsque l’Occident retrace les premiers pas de l’Église, il le fait souvent comme on regarde un paysage familier : les chemins qu’il connaît lui semblent être les seuls sentiers empruntés. Ainsi s’est peu à peu imposée une lecture partielle des origines chrétiennes, où l’histoire de l’Église se confond presque avec son implantation progressive dans l’Empire romain. Or, d’après les travaux de Pierre Perrier, cette manière de raconter les commencements du christianisme, sans être fausse, demeure incomplète et, à bien des égards, réductrice.

L’Évangile n’est pas né sous les voûtes de Rome, ni même dans l’ombre des temples grecs. Il a jailli au cœur d’un monde sémitique, dans la langue de l’araméen, et s’est diffusé avec une rapidité surprenante vers des terres que l’historiographie occidentale a longtemps laissées dans la pénombre. Tandis que l’Occident suivait les routes pavées de l’Empire, l’Orient chrétien, plus discret mais non moins vivant, recevait déjà la semence apostolique.


Le livre des Actes : un flambeau, non une carte complète

L’une des causes principales de cette vision tronquée réside dans la lecture spontanée que l’on fait du livre des Actes des Apôtres. On a souvent considéré ce livre inspiré comme une chronique exhaustive des débuts de l’Église, comme si l’Esprit saint avait voulu y enfermer l’ensemble des premiers développements du christianisme. Mais une lecture attentive montre qu’il n’en est rien.

Les Actes sont un témoignage, non une encyclopédie. Ils éclairent un axe précis : celui par lequel l’Évangile, quittant Jérusalem, s’avance vers le monde gréco-romain. Très tôt, le récit se concentre sur une figure que la Providence a choisie pour cette mission singulière : saint Paul. Ses voyages, ses combats, ses comparutions et, finalement, son chemin vers Rome occupent le cœur du livre.

Ce choix n’implique nullement que les autres apôtres se soient tus ou aient cessé d’agir. Il signifie seulement que l’auteur sacré a voulu montrer comment l’Évangile franchissait un seuil décisif : celui qui le faisait passer du monde juif au monde des nations.


Les silences de l’Écriture et la mémoire de l’Église

Pierre Perrier rappelle avec force que les silences des Actes ne sont pas des absences de l’histoire. Tandis que Paul annonçait le Christ sur les rives de la Méditerranée, d’autres apôtres poursuivaient leur œuvre vers l’Orient. Des communautés se formaient en Syrie, en Mésopotamie, au-delà même des frontières politiques de Rome. Là, la foi se transmettait d’abord par la parole vivante, dans la langue même de Jésus, portée par la mémoire collective plus que par l’écrit.

L’Occident, héritier d’une culture juridique et scripturaire, a parfois regardé avec méfiance cette transmission orale. Pourtant, dans ces terres d’Orient, la mémoire n’était pas fragile : elle était structurée, fidèle, et profondément enracinée dans la vie communautaire. Ce qui n’a pas été consigné dans les Actes n’a pas pour autant été oublié par l’Église vivante.


Une Église plus vaste que l’Empire

Il en résulte une leçon essentielle pour qui veut comprendre les premiers siècles du christianisme. L’Église naissante ne se laisse pas enfermer dans les limites de l’Empire romain. Elle le traverse, certes, mais elle le dépasse aussi. Tandis que Rome devenait un centre visible et providentiel pour l’Occident, l’Orient chrétien poursuivait sa route, souvent à l’écart des grands récits, mais non à l’écart de la grâce.

Reconnaître cette expansion orientale, ce n’est pas diminuer l’importance du témoignage paulinien ; c’est lui rendre sa juste place. Les Actes des Apôtres demeurent un livre fondamental, mais ils doivent être lus comme un flambeau éclairant un chemin, non comme une carte exhaustive de tous les sentiers empruntés par l’Évangile.


Conclusion

Ainsi, d’après Pierre Perrier, la vision occidentale classique des origines de l’Église appelle un élargissement. Le christianisme primitif fut plus vaste, plus multiforme et plus oriental que ne le laisse supposer une lecture exclusivement centrée sur Rome et sur Paul. En redécouvrant cette réalité, l’Occident ne perd rien ; il retrouve au contraire la profondeur et la catholicité véritables de l’Église, née à Jérusalem, portée par les apôtres, et déjà répandue, dès ses premiers siècles, jusqu’aux confins de l’Orient.