L’Église confessante et l’Église visible

Il est une question qui traverse toute l’histoire chrétienne comme une ligne de fracture silencieuse : qu’est-ce que l’Église ? Est-elle l’assemblée secrète des âmes croyantes, connues de Dieu seul, ou bien le peuple visible que le Christ a voulu établir dans le temps, avec ses institutions, ses sacrements, sa patience et ses faiblesses ?

Les milieux évangéliques ont répondu avec clarté : l’Église véritable serait avant tout l’Église des confessants : elle ne serait composée que de croyants conscients, régénérés, confessant personnellement Jésus-Christ comme Seigneur.

Face à cela, le catholicisme — mais aussi le luthéranisme et l’anglicanisme historiques — est souvent présenté comme une Église de multitude, où l’appartenance précéderait la foi, où le nombre masquerait la réalité spirituelle, et où la frontière entre croyants et non-croyants serait dangereusement brouillée.

Mais cette opposition, si nette en apparence, mérite d’être interrogée à la lumière de l’Évangile et de l’histoire sainte.


Une Église réduite à l’instant de la confession

L’ecclésiologie confessante part d’une intuition légitime : nul ne peut croire à la place d’un autre. La foi n’est pas héréditaire ; elle ne se transmet ni par le sang ni par la coutume. Elle est réponse libre à l’appel de Dieu. Là où cette vérité est oubliée, l’Église se vide de son âme.

Mais cette intuition, lorsqu’elle devient principe exclusif, engendre une réduction silencieuse. L’Église est alors mesurée à l’aune d’un moment : celui de la confession consciente. Elle est définie par l’instant, non par le chemin ; par l’état spirituel présent, non par la promesse et la croissance.

Or le Christ n’a jamais dit : « Je bâtirai mon assemblée de croyants accomplis ». Il a dit : « Je bâtirai mon Église » — et cette Église, dès ses origines, est un corps mêlé, fragile, traversé par la grâce autant que par la faiblesse humaine.


L’Église apostolique : une réalité déjà mêlée

Il suffit d’ouvrir les Évangiles pour voir s’effondrer le rêve d’une Église composée uniquement de confessants irréprochables. Judas marche avec les Douze. Pierre confesse le Christ et le renie. Les disciples comprennent mal, doutent, fuient.

L’Église naissante, décrite dans les Actes, n’est pas une élite spirituelle homogène. Paul y rencontre des chrétiens charnels, divisés, parfois scandaleux. Et pourtant, jamais il ne leur dénie leur appartenance au Corps du Christ.

L’Église apostolique n’est pas une communauté de purs ; elle est un peuple en devenir, appelé, repris, relevé, enseigné. Elle vit déjà de cette tension mystérieuse entre sainteté reçue et sainteté à conquérir.


Le baptême : seuil objectif de l’Église

C’est ici que la perspective catholique se distingue profondément. L’Église n’est pas fondée sur la seule confession consciente, mais sur l’initiative de Dieu. Cette initiative prend un visage concret : le baptême.

Par le baptême, l’homme est réellement incorporé au Christ. Non pas symboliquement seulement, mais ontologiquement. Une marque est posée, une semence est enfouie, une promesse est donnée. La foi pourra s’éveiller, grandir, s’assoupir, parfois même être trahie ; mais le lien demeure.

Ainsi l’Église ne se réduit pas à ceux qui croient pleinement aujourd’hui. Elle englobe aussi ceux qui sont en chemin, ceux qui sont tombés, ceux qui ont oublié, ceux que la grâce attend encore.


L’Église comme mère, non comme cercle de sélection

L’« Église de confessants » risque, malgré ses intentions spirituelles, de devenir une Église de sélection. On y entre par discernement spirituel, on y demeure par cohérence visible, on en sort par défaillance manifeste.

L’Église catholique, au contraire, assume le scandale d’une Église-mère. Une mère ne renie pas son enfant parce qu’il dort, doute ou s’égare. Elle souffre, elle espère, elle appelle, elle attend.

Le Christ lui-même a parlé du champ où croissent ensemble le bon grain et l’ivraie. Il n’a pas confié à l’Église la mission de séparer prématurément, mais de nourrir, d’enseigner, de guérir.


Une divergence enracinée dans le mystère de l’Incarnation

Au fond, cette divergence ecclésiologique révèle une divergence plus profonde encore. Elle touche au mystère de l’Incarnation.

L’ecclésiologie confessante craint, à juste titre, que l’institution étouffe l’Esprit. L’ecclésiologie catholique craint, avec autant de gravité, que l’Esprit soit séparé des médiations visibles voulues par Dieu.

Car le Christ ne sauve pas les hommes hors du monde, mais dans le monde. Il ne méprise pas la chair, l’histoire, le temps, les institutions ; il les assume. De même, l’Église est sainte non parce que ses membres sont saints, mais parce que le Christ y agit malgré leurs faiblesses.


Conclusion

L’opposition entre Église de confessants et Église de multitude est, en définitive, une opposition mal posée. L’Église catholique ne défend ni la foi sans conversion, ni l’appartenance sans exigence. Elle confesse une Église plus vaste, plus patiente, plus incarnée : le Peuple de Dieu en marche, rassemblé par la grâce, porté par les sacrements, tendu vers la sainteté.

Elle croit que Dieu ne se lasse pas de travailler l’argile humaine, et que l’Église, jusque dans ses faiblesses, demeure l’atelier vivant où le Christ continue de bâtir son œuvre.