La veille de sa Passion, tandis que l’ombre de la nuit s’étend sur Jérusalem et que l’heure approche où le Pasteur sera frappé, le Christ ne laisse pas ses disciples sans lumière. Il leur parle une dernière fois, non en docteur scolastique, mais en prophète et en ami. Il ne leur remet pas un traité, mais une image ; non un système, mais une vision vivante. Et cette image est celle de la vigne.
« Je suis le vrai cep, et mon Père est le vigneron. »
Ainsi commence l’une des révélations les plus profondes du mystère chrétien. Le Christ ne se présente pas comme un simple fondateur, ni comme un maître disparu dont on conserverait l’enseignement. Il se proclame le cep vivant, source actuelle et inépuisable de la vie. Toute existence chrétienne, toute fécondité spirituelle, tout avenir de l’Église dépend de cette sève qui coule de lui.
Autour de ce cep, il y a des sarments. Ils ne sont pas posés à côté, ils ne sont pas attachés de l’extérieur : ils vivent dans le cep et par le cep. Leur destinée est inséparable de la sienne. Séparés, ils se dessèchent ; unis, ils portent du fruit. Ici, le Seigneur ne parle pas seulement de l’âme individuelle cherchant Dieu dans le secret de sa conscience. Il parle d’un peuple vivant, d’une communion réelle, d’un organisme que la main divine a formé.
Car les sarments ne vivent pas isolément. Ils sont nombreux, mais ils ne forment qu’une seule vigne. La même sève les traverse, la même vie les anime, la même destinée les unit. Déjà se laisse entrevoir ce mystère que les siècles nommeront plus tard l’Église : non une association d’hommes religieux, mais un corps vivant, enraciné dans le Christ, recevant de lui sa substance, sa croissance et sa fécondité.
Mais le regard du Seigneur s’élève plus haut encore. Au-dessus du cep et des sarments se tient le Père. Il est le vigneron. Il plante, il surveille, il taille, il retranche. Rien n’échappe à son soin. La vigne n’est pas abandonnée aux caprices du temps ni aux illusions de ses branches. Le Père agit dans l’histoire, parfois avec douceur, parfois avec sévérité, pour que la vigne porte davantage de fruit. La taille est douloureuse, mais elle est salutaire. Elle n’est pas destruction ; elle est purification.
Ainsi se dessine une Église à la fois visible et spirituelle, enracinée dans le ciel mais travaillée sur la terre. Une Église qui connaît l’épreuve, la correction, parfois la perte de ce qui est mort, afin que la vie véritable demeure. Loin d’une communion vague et purement intérieure, le Christ annonce une réalité concrète, éprouvée par le temps, visitée par Dieu, appelée à croître.
Au cœur de cette image retentit un mot grave et doux à la fois : « Demeurez en moi. » Demeurer n’est pas passer ; demeurer n’est pas seulement croire un instant ; demeurer, c’est habiter. C’est une fidélité stable, une communion prolongée, une insertion durable dans la vie du Christ. Or cette demeure n’est pas sans lieu ni sans histoire. Elle se déploie dans une communauté réelle, nourrie, enseignée, rassemblée, portée à travers les siècles.
Et le fruit ? Le fruit est la preuve silencieuse mais irréfutable de la vie. Une vigne qui ne porte aucun fruit est une contradiction. De même, une foi sans fécondité, une communion sans charité, une Église sans sainteté trahirait son cep. Là où la vie du Christ circule vraiment, elle engendre des œuvres, des saints, des témoignages, une histoire.
Ainsi, sous l’apparente simplicité de la vigne, le Christ dévoile le mystère de son Église. Une Église qui n’est ni une idée ni un souvenir, mais un être vivant. Une Église greffée sur lui, cultivée par le Père, appelée à demeurer, à souffrir parfois, mais surtout à porter du fruit jusqu’à la fin des temps.
Et lorsque les disciples sortiront dans la nuit, lorsque le cep sera livré et que les sarments sembleront dispersés, cette parole demeurera. Car le cep ne meurt pas. Et la vigne de Dieu, taillée par l’épreuve, n’en portera que plus de fruit.
