Il est des vérités chrétiennes que l’on croit connaître parce qu’on en a souvent entendu parler, mais dont la profondeur ne se révèle qu’au prix d’une lecture patiente et recueillie. Tel est le cas de la doctrine catholique sur la Vierge Marie, telle qu’elle est exposée avec une sobre majesté dans le chapitre VIII de Lumen gentium. Là, point d’emphase inutile, point d’ornement dévotionnel excessif : mais une contemplation théologique où Marie apparaît, non comme une figure isolée, mais comme une lumière intérieure éclairant le mystère même de l’Église.
Le Concile n’a pas voulu parler de Marie à part. Ce choix, à lui seul, est une confession de foi. Car séparer Marie de l’Église, ce serait la déraciner de l’économie du salut ; et la séparer du Christ, ce serait la trahir. Marie n’est intelligible que dans cette double relation : elle est Mère du Christ et, par là même, figure et mère de l’Église. Ainsi, dès l’abord, Lumen gentium place Marie dans une perspective profondément biblique et historique : elle est une créature sauvée, appelée, élevée par grâce, et pourtant engagée de tout son être dans le drame de la Rédemption.
Ce qui frappe d’abord, dans cette vision catholique, c’est l’insistance sur la foi de Marie. Avant d’être la Mère selon la chair, elle est la croyante. Son fiat n’est pas un simple acquiescement passif : il est l’acte par lequel une volonté humaine s’accorde librement au dessein éternel de Dieu. À Nazareth, Marie ne comprend pas tout ; mais elle croit. Et cette foi ne cesse de croître, de se purifier, de s’éprouver. Elle traverse la joie de Bethléem, l’ombre de l’exil, le silence de Nazareth, l’incompréhension de la vie publique, jusqu’à atteindre son sommet douloureux au pied de la Croix.
Là, au Calvaire, se révèle avec une gravité solennelle ce que l’Église catholique ose appeler la coopération de Marie à l’œuvre du salut. Non pas une coopération parallèle ou concurrente à celle du Christ – le Concile s’en défend explicitement – mais une participation intérieure, subordonnée, dérivée, entièrement suspendue à l’unique sacrifice du Fils. Marie ne sauve pas ; elle consent. Elle ne rachète pas ; elle offre, dans la nuit de la foi, celui qu’elle a reçu de Dieu. Et c’est précisément en cela qu’elle devient Mère dans l’ordre de la grâce : non par puissance, mais par communion à l’obéissance rédemptrice du Christ.
C’est ici que la perspective catholique prend une ampleur ecclésiologique décisive. Marie n’est pas seulement un exemple individuel ; elle est le type, la figure accomplie de l’Église. Ce que l’Église est appelée à devenir à la fin des temps – épouse fidèle, mère féconde, totalement offerte à Dieu – Marie l’est déjà. En elle, l’Église contemple son propre visage glorifié. En elle, elle apprend que la fécondité spirituelle ne naît ni de la force humaine, ni de la stratégie, mais de l’accueil humble et persévérant de la Parole.
Ainsi se comprend aussi la place singulière de Marie dans la piété catholique. Le culte qui lui est rendu n’est ni une distraction christologique, ni un supplément affectif. Il est une confession implicite de l’Incarnation prolongée dans l’histoire. Honorer Marie, ce n’est pas détourner le regard du Christ ; c’est reconnaître jusqu’où la grâce peut aller lorsqu’une créature se livre sans réserve à Dieu. Marie n’arrête pas la prière : elle l’oriente. Elle n’interpose pas sa personne entre le croyant et le Sauveur : elle montre le chemin de l’abandon confiant.
Enfin, Lumen gentium contemple Marie dans la lumière de l’espérance. Assumée dans la gloire, elle précède l’Église sur le chemin de l’accomplissement. Elle est le signe que l’histoire n’est pas close sur elle-même, que le corps appelé à la souffrance est aussi destiné à la transfiguration. Marie n’est pas seulement mémoire ; elle est promesse. Elle accompagne l’Église pèlerine comme une présence maternelle, silencieuse et ferme, rappelant sans cesse que la fidélité de Dieu dépasse toutes les fragilités humaines.
Ainsi, la vision catholique de la Vierge Marie, telle que la propose Lumen gentium, n’est ni un excès ni un compromis. Elle est une théologie de l’Incarnation prise au sérieux, jusque dans ses conséquences ecclésiales. Marie y apparaît comme un miroir où l’Église apprend à se reconnaître : appelée par grâce, sanctifiée dans la foi, féconde dans l’obéissance, et tendue tout entière vers la gloire à venir.
