Il est une expression que l’Occident chrétien prononce aujourd’hui avec respect, presque avec gravité : « nos frères aînés dans la foi ». Elle désigne ordinairement le peuple juif, gardien des promesses antiques, dépositaire des Écritures, racine vivante sur laquelle la foi chrétienne a été greffée. Cette reconnaissance est juste. Elle répare des siècles d’aveuglement, elle rappelle que le christianisme ne s’est pas levé dans le vide, mais au sein d’une histoire sainte déjà longuement travaillée par Dieu.
Et pourtant, à force d’être répétée dans un sens unique, cette formule a fini par produire un étrange silence.
Car il est d’autres aînés dans la foi, plus proches encore, non seulement par l’attente, mais par la confession ; non seulement par la promesse, mais par son accomplissement reçu, célébré, transmis. Ce sont les chrétiens d’Orient.
Une ancienneté non seulement chronologique, mais vivante
Les Églises d’Orient ne sont pas des survivances pittoresques d’un christianisme ancien. Elles sont la continuité même de l’Église apostolique dans ses terres natales. Là où l’Occident a reçu la foi par transmission missionnaire, l’Orient l’a vue naître, grandir, se structurer, prier, souffrir et espérer.
C’est en Orient que l’Évangile a été proclamé pour la première fois en des langues proches de celles de Jésus lui-même. C’est là que la foi chrétienne s’est exprimée avant toute systématisation latine, avant que la pensée juridique, héritée de Rome, n’en vienne à organiser la doctrine selon ses catégories propres. Là, la foi fut d’abord confession, louange, liturgie, mystère vécu.
À ce titre, les chrétiens d’Orient ne sont pas seulement nos frères : ils sont nos aînés dans la foi chrétienne elle-même.
Une mémoire éclipsée par l’histoire occidentale
Comment expliquer, dès lors, que cette évidence soit si rarement formulée ?
L’histoire de l’Occident chrétien est marquée par une progressive centralisation autour de Rome, puis par les grandes fractures confessionnelles issues de la Réforme. Dans ce long mouvement, l’Orient chrétien a été relégué à la périphérie du récit, souvent réduit à une note marginale, parfois à un simple décor de l’Antiquité chrétienne.
À l’époque moderne, un autre phénomène est venu accentuer cet effacement : lorsque l’Occident parle des chrétiens d’Orient, il le fait presque exclusivement sous l’angle de la persécution. On les plaint, on les soutient, on s’émeut de leur sort. Mais on les écoute rarement comme témoins d’une tradition théologique et spirituelle plus ancienne que la nôtre.
Ils deviennent objets de compassion, non sujets de transmission.
Une antériorité théologique dérangeante
Il faut le dire avec honnêteté : reconnaître les chrétiens d’Orient comme frères aînés dans la foi n’est pas sans conséquence. Cela oblige l’Occident à consentir à une certaine dépossession.
Car ces Églises ont conservé une compréhension du christianisme où le mystère précède l’analyse, où la liturgie précède le traité, où l’incarnation ne se réduit pas à un événement passé mais se prolonge sacramentellement dans la vie de l’Église. Elles témoignent d’un christianisme moins conceptuel, mais plus organique ; moins juridique, mais plus symbolique ; moins fragmenté, mais plus unifié.
Cette ancienneté vivante interroge nos évidences modernes. Elle rappelle que certaines oppositions qui nous paraissent fondamentales — entre Écriture et Tradition, entre foi et sacrement, entre mémoire et présence — sont souvent le fruit d’un développement tardif, non d’un donné originel.
Une inversion silencieuse
Il y a là une inversion que l’on ne nomme presque jamais. Ceux qui ne confessent pas le Christ sont appelés frères aînés, tandis que ceux qui le confessent depuis l’âge apostolique sans interruption demeurent, dans le langage courant, à l’arrière-plan de la conscience ecclésiale occidentale.
Il ne s’agit pas d’opposer les mémoires, ni de retirer au judaïsme la place qui lui revient dans l’économie du salut. Il s’agit de reconnaître que l’expression « frères aînés dans la foi » trouve peut-être son sens le plus plein lorsqu’elle désigne ceux qui ont cru au Christ dès l’origine et qui ont transmis cette foi sans rupture, souvent au prix du sang.
Retrouver la catholicité de la mémoire
Redonner aux chrétiens d’Orient leur place de frères aînés dans la foi, ce ne serait pas un geste de courtoisie, encore moins une concession exotique. Ce serait un acte de vérité.
Ce serait reconnaître que l’Église n’a pas une seule mémoire, mais une mémoire plurielle, et que l’Occident ne peut prétendre comprendre pleinement le christianisme primitif sans se mettre à l’écoute de ces traditions qui en sont les témoins les plus anciens.
Alors peut-être l’expression « nos frères aînés dans la foi » retrouverait-elle sa profondeur première : non plus une formule figée, mais une invitation à l’humilité, à l’écoute, et à la redécouverte d’un christianisme plus ancien que nos divisions, plus large que nos cadres, et plus vivant que nos abstractions.
