On a souvent pris l’habitude de considérer les Évangiles comme des récits de la vie de Jésus, à la manière dont l’Antiquité nous a transmis les vies de ses grands hommes. Cette manière de voir, si répandue aujourd’hui, repose sur une illusion subtile : elle transpose sur les textes évangéliques une catégorie moderne, étrangère à leur intention première. Les Évangiles ne sont pas d’abord des biographies ; ils sont avant tout une catéchèse, et une catéchèse vivante, fondée sur la vie même du Christ.
Certes, ils racontent des faits réels, inscrits dans l’histoire, localisés dans le temps et l’espace ; mais ils ne les racontent jamais pour satisfaire la curiosité historique. Ils les choisissent, les ordonnent, les répètent ou les omettent selon une logique plus haute : celle de l’enseignement du salut. Les longues années de la vie cachée à Nazareth sont à peine évoquées ; les gestes sont parfois rapportés plusieurs fois sous des formes différentes ; les paroles sont regroupées par thèmes plutôt que par chronologie. Tout cela montre clairement que les évangélistes n’écrivent pas comme des chroniqueurs, mais comme des témoins chargés de transmettre une doctrine vivante.
Le Christ n’est pas présenté comme un personnage dont on décrirait l’évolution psychologique ou les traits de caractère. Il est présenté comme le Maître, et sa vie entière est pédagogie. Ses actes sont des paroles en action ; ses paroles sont des actes spirituels. Chaque guérison, chaque rencontre, chaque déplacement, chaque silence même, est porteur d’un enseignement. Rien n’est insignifiant, rien n’est neutre. La vie devient langage, et le langage devient vie.
Cette manière d’enseigner n’est pas fortuite. Elle s’inscrit dans la pédagogie même de Dieu envers son peuple. Déjà, sous l’Ancienne Alliance, le Seigneur n’avait pas instruit Israël par des traités abstraits, mais par une histoire sainte : appels, alliances, chutes, relèvements, exils et retours. L’histoire était le lieu de la révélation. Avec l’Incarnation, cette pédagogie atteint sa plénitude : la Parole ne se contente plus de parler dans l’histoire, elle entre dans l’histoire. Le Verbe enseigne désormais non seulement par des discours, mais par une existence offerte.
Les Évangiles sont ainsi l’aboutissement écrit d’un enseignement d’abord oral. Avant d’être consignées sur le parchemin, les paroles du Christ furent proclamées, répétées, méditées, transmises dans les assemblées chrétiennes. Elles formaient la substance de la catéchèse primitive, adaptée aux auditeurs, approfondie selon leur maturité, éclairée par la Résurrection et par l’action de l’Esprit. L’écrit vient fixer une tradition vivante, non la remplacer.
C’est pourquoi les Évangiles supposent une pédagogie progressive. Tout n’y est pas livré d’un seul coup. Le Seigneur parle en paraboles, non pour obscurcir la vérité, mais pour la rendre accessible sans la profaner. Il réserve certains enseignements aux disciples, et d’autres aux Douze. Il accepte l’incompréhension provisoire, sachant que la lumière viendra plus tard. La Résurrection elle-même est présentée comme la clef qui ouvre l’intelligence des Écritures. La vie de Jésus est donc racontée comme un chemin de formation, non comme une simple suite d’événements.
Ainsi, réduire les Évangiles à de simples récits de la vie de Jésus, c’est méconnaître leur nature profonde. C’est risquer de les fragmenter, de les moraliser, ou de les psychologiser, en oubliant qu’ils sont d’abord ordonnés à la foi de l’Église. Les lire comme une catéchèse enracinée dans la vie du Christ, c’est au contraire respecter leur intention, leur unité, et leur puissance formatrice.
Les Évangiles ne disent pas seulement ce que Jésus a fait ; ils enseignent qui il est, et ce que signifie le suivre. Ils ne racontent pas seulement une histoire passée ; ils transmettent une vérité destinée à former les consciences de toutes les générations. La vie de Jésus y est offerte comme la grande leçon de Dieu à l’humanité, une leçon qui ne se réduit pas à des mots, mais qui s’incarne dans des gestes, des rencontres et un don total de soi.
Ainsi, l’Église n’a jamais séparé l’Évangile de la catéchèse, ni la lecture de l’Écriture de la Tradition vivante qui en garde l’intelligence. Car les Évangiles sont moins le souvenir d’un passé que la présence agissante d’un enseignement, toujours actuel, toujours vivant, parce qu’il procède du Christ lui-même, hier, aujourd’hui et pour les siècles.
