L’infaillibilité pontificale : une sentinelle dans la nuit

Il est des mots qui, à peine prononcés, soulèvent autour d’eux les vapeurs d’une méfiance instinctive. Infaillibilité. Le cœur humain, averti de sa propre fragilité, tressaille en entendant qu’un homme, au milieu des tumultes de l’histoire, puisse être déclaré préservé de l’erreur. Et pourtant, au fond même de ce trouble, il y a un malentendu. Le dogme que l’Église catholique a défini n’élève point un mortel au-dessus de la condition commune ; il proclame, non la force d’un homme, mais la fidélité d’un Dieu qui ne retire pas sa main de l’ouvrage qu’il a façonné.

Comme tant d’autres points de la foi chrétienne, l’infaillibilité pontificale ne peut être comprise que replacée dans l’ensemble du dessein divin, où tout se tient et se répond. Car ce dogme n’a de sens que si l’on considère l’Église, non comme une simple assemblée humaine, mais comme le peuple vivant du Christ, conduit par son Esprit, gardé par une promesse irrévocable : “Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.”


I. L’infaillibilité : non un sceptre humain, mais une borne divine

Il faut d’abord le dire avec force : l’infaillibilité pontificale ne sacre pas l’homme, mais le rôle qu’il occupe. Elle ne lui confère aucune impeccabilité, aucune inspiration nouvelle, aucun génie théologique particulier. Elle ne transforme pas sa pensée en or pur, ni ses jugements disciplinaires, ni ses décisions pastorales en pierres d’airain. Elle ne sanctifie ni son caractère ni ses opinions. Elle ne couvre pas ses erreurs privées, ni ses hésitations, ni même ses faiblesses publiques.

Elle ne prétend pas davantage que le pape puisse créer la vérité. Car la vérité n’appartient qu’à Dieu ; elle surgit de son Verbe éternel, elle resplendit dans l’Écriture inspirée, elle circule dans la vie séculaire de l’Église comme un souffle venu d’ailleurs.

L’infaillibilité, telle que l’Église la comprend, n’est rien d’autre que cela : une borne que le Seigneur a posée pour empêcher que, dans une heure solennelle où la foi universelle est engagée, la voix de l’Église ne s’égare irrémédiablement. Elle n’est point un sceptre de domination, mais une limite posée aux ténèbres.


II. L’histoire de l’Église : un long appel à une voix de confirmation

Les premiers siècles nous montrent une Église dispersée dans l’immense étendue de l’empire romain, affrontant des controverses sans fin. Les communautés priaient, discutaient, luttaient, mais toutes, dans les moments décisifs, levaient les yeux vers un même point. Le siège apostolique ne parlait pas toujours, mais lorsqu’il parlait, les églises écoutaient, non par crainte d’une puissance terrestre, mais parce qu’elles reconnaissaient là une fidélité au dépôt transmis par Pierre.

Cette habitude séculaire est le terreau où germa, bien plus tard, la notion d’infaillibilité. Elle n’est donc pas une invention du XIXᵉ siècle, mais l’explicitation d’une expérience vécue pendant plus de mille ans : l’Église n’est jamais plus elle-même que lorsqu’elle trouve, dans la voix de Rome, la confirmation de ce qu’elle a cru partout et depuis toujours.


III. Ce que l’infaillibilité exige : une heure, un acte, une intention

La définition de Vatican I, tant redoutée, est d’une sobriété qui surprend lorsqu’on la lit sans passion. Elle n’accorde l’infaillibilité au pape que dans un cas précis : lorsqu’il parle ex cathedra, c’est-à-dire en tant que pasteur universel, définissant une doctrine de foi ou de morale, destinée à être tenue par toute l’Église.

Ainsi :

  • l’infaillibilité ne couvre pas chaque parole du pape ;
  • elle ne s’applique pas à ses décisions temporelles ;
  • elle n’intervient pas dans ses analyses personnelles ;
  • elle n’accompagne pas ses sermons, ses livres, ses homélies, ses exhortations ;
  • elle ne repose pas sur son intelligence, mais sur la Providence qui garde l’Église de l’erreur définitive.

Il faut une heure solennelle.
Il faut un acte formel.
Il faut l’intention explicite de définir.
Alors seulement, la promesse du Christ agit comme un rempart.


IV. Ce que l’infaillibilité protège : la foi du peuple

L’infaillibilité pontificale n’est pas un privilège pour celui qui siège sur la chaire de Pierre ; elle est une protection pour les plus humbles des croyants. L’Église a connu des papes saints, elle en a connu de faibles, et même quelques-uns de très indignes. Pourtant jamais aucun n’a entraîné l’Église entière dans une erreur doctrinale lorsqu’il s’est adressé à elle comme maître suprême de la foi. À travers les siècles, on voit des tempêtes, des défaillances, des drames, mais on ne voit pas l’Église, dans ses définitions solennelles, s’éloigner de la foi apostolique.

C’est là, en vérité, un des faits les plus étonnants de l’histoire.
Certaines périodes plongent dans la nuit, mais la doctrine demeure droite.
Les ministres chancellent, mais le dépôt reste intact.
Les hommes passent, mais la foi confessée traverse les siècles sans se dénaturer.

Autour de cette permanence silencieuse, l’infaillibilité n’est que le nom donné à une réalité antérieure : la fidélité du Christ envers son Église.


V. La pierre d’achoppement devient pierre angulaire

Ce qui effraie tant n’est pas le dogme, mais sa caricature. Beaucoup croient que l’infaillibilité signifie une sorte d’absolutisme doctrinal, un pouvoir incontrôlé, une parole qui ne pourrait jamais être discutée. En vérité, l’infaillibilité n’est ni un glaive, ni une chaîne ; elle est la parole ultime, rare, précieuse, par laquelle Dieu confirme ce qu’Il a déjà donné.

Ce que l’Église confesse n’est pas que le pape est infaillible, mais que, dans certaines conditions très circonscrites, le Christ ne permet pas que son Église, par la voix de Pierre, renie l’Évangile.

Ainsi, l’infaillibilité n’est pas l’élévation d’un homme ; elle est l’humiliation d’un orgueil. Elle dit à chacun : le Christ seul est le Maître, mais Il ne laissera pas la foi qu’Il a confiée à son peuple être défigurée.


Conclusion : la vigilance du Christ au cœur de l’histoire

Si l’on retire au pontife cette garantie divine, ce n’est point lui que l’on détrône, mais l’assurance donnée aux fidèles que le dépôt ne sera jamais perdu. Car l’homme seul chancelle toujours ; mais l’Église, si elle est vraiment l’Église du Christ, doit demeurer ferme, même lorsque ceux qui la gouvernent sont faibles.

Ainsi, le dogme de l’infaillibilité pontificale, loin d’être cette montagne d’orgueil qu’on lui prête, apparaît, lorsqu’on l’examine avec calme, comme une humble affirmation : Dieu reste présent dans son Église, et lorsqu’elle parle en son nom, Il la garde de l’erreur.

Ce n’est pas l’exaltation d’un homme, mais la vigilance du Seigneur.
Non la glorification d’une chaire, mais la fidélité du Maître qui ne laisse pas ses brebis sans sûre lumière.