Il existe dans la conscience protestante un réflexe presque instinctif :
l’idée qu’un homme puisse interpréter officiellement l’Écriture paraît insupportable.
Là où l’Église parle de magistère, le protestant voit un obstacle ;
là où l’Église voit une garantie, le protestant voit une menace.
Pourtant, lorsque l’on remonte à la source — l’Écriture elle-même —
cette idée, qui paraît dure à première vue, devient lumière.
Il apparaît alors que Dieu n’a jamais laissé sa Parole livrée aux interprétations individuelles, mais qu’Il a toujours établi des médiateurs, des guides, des témoins officiels de sa volonté.
Ce n’est pas une invention du catholicisme :
c’est l’économie constante de la Révélation.
I. Le roi parle rarement sans son porte-parole
Aucun peuple n’a jamais reçu les paroles de son roi sans médiation.
Les décrets descendent du palais par des envoyés choisis ;
les traités sont proclamés par des hérauts ;
la voix du souverain, trop haute pour être entendue directement,
passe par un serviteur mandaté.
Le roi garde la parole, mais confie sa transmission.
Et nul, dans le peuple, ne s’aviserait de dire :
« Je parlerai pour lui ; je m’autoproclame interprète. »
Il y aurait là un désordre, une usurpation, un chaos.
Seul le roi peut instituer son porte-parole.
Ainsi en est-il de Dieu, le Roi des rois.
Il a donné sa Parole, mais il a aussi choisi ceux qui doivent en être les témoins officiels.
C’est cela qu’on appelle le magistère :
non un maître étranger à la Parole, mais l’interprète fait par le Roi.
II. Dans l’Ancien Testament, l’interprète est institué par Dieu lui-même
Il ne suffit pas de dire : « J’ai la Bible ; donc je comprends. »
Israël possédait l’Écriture — et pourtant, sans le guide institué,
il ne comprenait pas.
1. Au temps d’Esdras : les lévites interprètent la Parole
Sur les ruines de Jérusalem, Esdras se lève, ouvre le Livre de la Loi,
et le peuple écoute debout.
Mais le texte dit ceci :
« Les lévites expliquaient le sens
pour que l’on comprenne la lecture. » (Néh 8,8)
Le peuple avait la Parole ;
mais pour comprendre la Parole,
il fallait l’interprète institué,
l’homme désigné par Dieu,
le lévite consacré.
Sans cet interprète, la Parole demeurait scellée.
2. Cette mission n’était pas facultative : elle était divine
Les lévites n’étaient pas des autodidactes en théologie ;
ils n’étaient pas des individus isolés ;
ils n’étaient pas des prophètes autoproclamés.
Ils étaient institués.
Par Dieu.
Pour Dieu.
Pour son peuple.
C’est l’image première du magistère.
III. Dans le Nouveau Testament, les apôtres reçoivent ce rôle — et le transmettent
L’Église née de la Pentecôte ne commence pas par dire :
« L’Esprit souffle où il veut ; chacun interprétera comme il pourra. »
Non.
Le Christ ressuscité donne une mission :
« Allez, enseignez. »
Ce n’est pas le peuple qui s’enseigne lui-même :
ce sont les apôtres,
et ceux qu’ils choisissent,
et ceux qu’eux-mêmes ordonnent.
1. L’eunuque éthiopien : l’homme qui lit sans comprendre
Sur la route de Gaza, un homme lit Isaïe.
Il possède l’Écriture.
Il la lit avec piété.
Et pourtant, il dit :
« Comment le pourrais-je,
si personne ne me guide ? » (Ac 8,31)
Voici la vérité nue :
la Bible seule ne garantit pas la compréhension.
Dieu envoie alors Philippe.
Mais Philippe n’est pas un croyant anonyme ;
il est l’un des sept choisis par les apôtres,
l’un de ceux investis d’un ministère concret,
ceux que la tradition araméenne appelle serviteurs de la Qoubala,
les garants de la transmission fidèle.
Philippe éclaire — parce qu’il a reçu mission d’éclairer.
2. Philippe n’agit pas seul : il est envoyé
Le modèle est clair :
- l’Écriture dans les mains de l’eunuque ;
- l’interprète dans les mains de Philippe ;
- la lumière venant de l’Esprit.
Dieu a voulu ces trois réalités ensemble.
IV. Le magistère apostolique : une chaîne ininterrompue, non une invention médiévale
Le magistère de l’Église n’est pas un pouvoir ajouté :
c’est l’autorité d’interprétation confiée par le Christ aux apôtres,
et transmise par l’imposition des mains.
Cette chaîne, les Pères l’ont appelée :
- la succession apostolique,
- la tradition vivante,
- le magistère de l’Église.
Ce n’est pas une élite ; ce n’est pas une caste ;
c’est la garantie que la Parole ne devient pas le jouet des interprétations humaines.
V. Les magistères nés de la Réforme : la multiplication des interprètes autoproclamés
Lorsqu’au XVIᵉ siècle l’autorité apostolique est rejetée,
chacun, armé de la Bible, devient son propre guide.
Mais bientôt surgissent des divergences,
puis des divisions,
puis des confessions,
puis des églises opposées.
Et chacune affirme :
« Nous interprétons fidèlement l’Écriture. »
Mais aucun de ces magistères protestants :
- ne remonte aux apôtres,
- n’a reçu un mandat visible du Christ,
- ne peut revendiquer la promesse :
« Celui qui vous écoute m’écoute. »
Ils sont nés d’une rupture,
non d’une mission.
Ils sont sincères,
mais ils ne sont pas institués.
VI. Pourquoi le magistère catholique est-il plus sûr ?
Non parce que les hommes qui le composent seraient meilleurs —
l’histoire montre le contraire.
Mais parce qu’il repose sur trois réalités immuables :
- La promesse du Christ :
« Je suis avec vous tous les jours. » - La succession apostolique :
une chaîne historique ininterrompue. - La fidélité doctrinale :
jamais l’Église n’a renversé un dogme universel.
Ce magistère n’est pas parfait en ses membres,
mais il est fidèle en sa mission.
Car ce n’est pas un homme qui l’a institué :
c’est le Seigneur.
Conclusion : La Parole de Dieu n’a jamais été livrée à la solitude humaine
L’Écriture est parfaite, inspirée, infaillible.
Mais Dieu ne l’a jamais laissée sans interprète.
Il a choisi des serviteurs —
l’évêque, le prêtre, le diacre, le successeur des apôtres —
comme autrefois il avait choisi les lévites et les prophètes.
La Bible n’est pas un phare abandonné sur un rocher :
elle est la lumière qui brille dans la maison de Dieu,
et que les gardiens de la maison veillent nuit et jour.
Celui qui s’isole avec l’Écriture entend souvent sa propre voix.
Celui qui la lit dans l’Église entend la voix du Christ,
car l’Église est son Corps,
et son magistère l’instrument qu’Il a choisi pour parler à son peuple.
Ainsi, suivre l’interprète que Dieu a institué
n’est pas se soumettre à un homme :
c’est honorer le Roi
en écoutant son héraut.
