L’Apostolicité : fidélité scripturaire ou héritage vivant ?

Il est des heures où l’histoire de l’Église se présente à notre esprit comme une longue procession de témoins, marchant à travers les siècles sous l’œil du Dieu vivant. Le vent de l’Esprit souffle sur cette multitude, et l’on croit entendre, dans le murmure des générations, la voix des apôtres eux-mêmes. Alors surgit une question décisive, une question qui touche à la racine de toute vie ecclésiale : qu’est-ce que l’apostolicité ? Et où se trouve-t-elle encore aujourd’hui ?

Depuis la Réforme, une conception nouvelle s’est élevée dans de larges parties de la chrétienté : l’Église serait apostolique simplement parce qu’elle est fidèle à l’enseignement des apôtres conservé dans les Écritures. La succession visible, institutionnelle, historique, importerait peu. Pourvu que l’on suive les directives du Nouveau Testament, dit-on, on peut fonder une Église apostolique, quand bien même le lien concret avec les apôtres serait rompu depuis des siècles. L’apostolicité ne serait plus une transmission, mais une imitation ; non un héritage reçu, mais une fidélité reconstruite.

Cette conception, généreuse dans son intention, fragile dans ses conséquences, mérite d’être examinée avec gravité.


I. La conception protestante : l’apostolicité réduite à la fidélité doctrinale

La plupart des Églises issues de la Réforme affirment que la véritable succession apostolique consiste dans la fidélité à l’Écriture. Selon cette perspective, la doctrine serait tout ; le reste serait accessoire.

Ainsi, une communauté peut déclarer : « Nous sommes apostoliques », parce qu’elle prêche la Bible, baptise au nom de la Trinité, et célèbre la cène selon les paroles du Seigneur. L’idée centrale est simple : suivre les directives bibliques suffit.

Cette conviction a longtemps séduit de nombreuses âmes sincères. Elle semblait restituer la pureté primitive, affranchir l’Église des traditions humaines, et replacer la Bible à son juste rang.

Pourtant, une analyse attentive révèle que cette vision repose sur deux présupposés discutables :

  1. Qu’il est possible de reconstituer l’Église apostolique uniquement à partir de la Bible, comme à partir d’un mode d’emploi complet.
  2. Que la continuité doctrinale suffit, même en l’absence de continuité institutionnelle.

Ces deux présupposés ne résistent cependant ni à l’examen des Écritures, ni à la lumière des premiers siècles.


II. L’Écriture n’est pas un manuel de construction ecclésiale

Il existe une illusion subtile, mais profonde : celle de croire que la Bible offrirait une description exhaustive de la structure de l’Église. De nombreuses communautés évangéliques lisent le Nouveau Testament comme un architecte interpréterait un plan ; et l’on pense que, pourvu que l’on imite les gestes des apôtres, l’Église apostolique renaîtra.

Mais le Nouveau Testament n’a jamais eu cet objectif.
Il témoigne d’une Église qui existe déjà.
Il éclaire, il exhorte, il corrige ; mais il ne dresse pas les contours complets du ministère, de la liturgie ou de la discipline.

Les apôtres n’ont pas remplacé leur présence par un livre : ils ont fondé des communautés vivantes, confié des pasteurs, imposé les mains, transmis un dépôt. L’Écriture n’a jamais eu vocation à être un schéma exhaustif, mais la lumière qui brille au cœur d’un corps déjà formé.

Faire de la Bible un manuel d’architecture ecclésiale revient à lui imposer un rôle qu’elle ne revendique pas ; c’est un contresens sur sa nature même.


III. La fidélité biblique auto-proclamée : une fragilité structurelle

Mais une question plus grave encore s’élève : qui garantit la fidélité biblique ? Il est aisé de proclamer : « Nous sommes fidèles à l’Écriture ». Les Églises baptistes, évangéliques, pentecôtistes, méthodistes, presbytériennes – et même les groupes les plus éloignés de la foi chrétienne – le déclarent avec assurance.

Pourtant, leurs doctrines divergent profondément.

Ainsi, l’auto-proclamation de fidélité ne garantit rien.
Une Église qui se juge elle-même n’a comme norme que sa propre interprétation.
Là où chacun devient gardien du dépôt biblique, le dépôt se fragmente.
L’Écriture, livrée à des milliers d’interprètes sans instance commune, se trouve morcelée en une multitude de lectures.

La fragmentation du protestantisme n’est pas un accident : elle est la conséquence directe de l’absence d’un critère objectif de fidélité. L’Écriture seule, sans la Tradition reçue, devient comme une lampe tenue par des mains multiples : la lumière vacille, et les ombres se déplacent selon les esprits.

Les premiers chrétiens l’avaient compris : l’Écriture doit être lue dans une succession vivante, au sein de la communauté qui l’a portée, gardée, interprétée et transmise depuis les apôtres.


IV. La succession apostolique : une transmission vivante, non une simple conformité doctrinale

Pour les Pères apostoliques, l’apostolicité n’était jamais une idée, mais une réalité charnelle.
Ignace d’Antioche, disciple de Jean, affirmait : « Là où est l’évêque, là est l’Église. »
Clément de Rome proclamait que les apôtres ont institué des successeurs afin que la continuité de leur ministère soit assurée.
Irénée de Lyon, nourri à l’école de Polycarpe, montrait que la doctrine ne peut être séparée de la succession visible, car celle-ci est le rempart contre les interprétations privées.

Ainsi, la succession apostolique n’est pas une option spirituelle, mais la manière même dont le Christ a voulu que sa parole demeure dans l’histoire.
Elle unit la doctrine et l’institution ; la vérité et la continuité ; l’Esprit et la chair.
Une Église peut être fervente dans son attachement à la Bible, et pourtant séparée de l’héritage qu’elle prétend suivre.

Car la fidélité n’est pas seulement une lecture : elle est une transmission.


V. La rupture institutionnelle : une blessure profonde, non un détail secondaire

Lorsque certaines communautés protestantes rompirent avec l’épiscopat historique, elles durent nécessairement redéfinir l’apostolicité. La succession visible devenait impossible ; il fallait dès lors affirmer qu’elle n’était pas nécessaire.

Mais cette rupture touche précisément ce que les apôtres ont jugé essentiel.
Elle prive l’Église d’un critère objectif de fidélité.
Elle substitue à l’héritage reçu une reconstruction humaine, sincère mais fragile.
Elle laisse l’Écriture seule, sans le berceau historique qui la porte.

La rupture institutionnelle n’est donc pas un détail : elle est une blessure infligée au lien même que le Christ a établi entre son Église et ceux qu’il a envoyés.


Conclusion : l’apostolicité, un héritage à recevoir, non une forme à imiter

Ainsi se dévoile, dans la lumière des siècles, la nature véritable de l’apostolicité.
Elle ne se réduit pas à la fidélité doctrinale, si précieuse soit-elle.
Elle ne se reconstitue pas par la seule lecture des Écritures.
Elle ne s’auto-proclame pas sans critère.

L’apostolicité est une transmission vivante, un feu sacré qui passe d’âge en âge par des mains consacrées.
Elle unit l’Écriture, la Tradition et la succession.
Elle est la continuité même de l’œuvre du Christ, confiée à ses apôtres et portée par leurs successeurs.

Une Église n’est pas apostolique parce qu’elle interprète bien le Livre, mais parce qu’elle demeure enracinée dans la chaîne visible de ceux qui ont reçu des apôtres non seulement la Parole, mais la charge sacrée de la garder. Là est la force, la paix et l’humilité de l’Église du Christ : non une création reconstruite par l’homme, mais un héritage reçu du Seigneur, vivant à travers les siècles.