Il existe des paradoxes qui éclairent davantage que bien des démonstrations.
Ainsi celui-ci :
le mot “Qourbana” ne se trouve pas dans la Bible —
et pourtant il porte l’Évangile avec une densité que le mot “Cène”, pourtant biblique, n’a pas.
Ce paradoxe révèle non seulement la richesse des mots sémitiques,
mais aussi le dénuement progressif de la tradition occidentale,
qui a réduit le mystère à ce qu’elle parvenait encore à nommer.
I. “Cène” : un mot biblique, mais extrêmement limité
Le mot “Cène” vient du latin coena, “le repas du soir”.
Ce terme est en effet enraciné dans le récit biblique de la dernière Pâque de Jésus.
Mais il porte seulement l’aspect du repas :
- une table,
- un pain,
- un moment,
- un soir.
Il désigne un fait historique —
il ne dit presque rien du mystère sacramentel.
Le mot “Cène” est factuel, pas mystique.
Il évoque un événement, pas une transformation.
Il nomme une scène, pas une théophanie.
La tradition protestante évangélique l’a adopté parce qu’il est sobre, scripturaire, “neutre”.
Mais cette neutralité est précisément sa limite.
II. Qourbana : un mot non biblique qui contient toute la Bible
Le mot Qourbana, lui, ne figure pas comme substantif dans les Évangiles écrits.
Et pourtant, il se trouve dans :
- la langue
- la culture
- la pensée
- et la liturgie
dans lesquelles les Évangiles ont été composés, proclamés, mémorisés, vécus.
Dans l’araméen de Jésus, de Marie, des apôtres, Qourbana signifie :
- l’offrande,
- le sacrifice,
- la proximité de Dieu,
- la transformation,
- l’alliance,
- l’accès au Très-Haut,
- le don réciproque de Dieu et de l’homme.
Un mot, et c’est toute la Bible qui résonne.
Car la Qourbana accomplit :
- l’offrande d’Abraham,
- le culte du Temple,
- les sacrifices de Lévitique,
- la Pâque mosaïque,
- la manne du désert,
- le sang de l’Alliance,
- la table de la Sagesse,
- le repas eschatologique.
Ce mot porte en lui ce que l’Écriture tout entière préparait.
III. La “Cène” nomme un moment ; la “Qourbana” nomme le Mystère
Il y a là une différence décisive :
Cène → nomme ce que Jésus fait
Qourbana → nomme ce que Dieu accomplit et offre
La Cène est le geste inaugural.
La Qourbana est le mystère continué.
La Cène renvoie au passé.
La Qourbana à la présence.
La Cène est descriptive.
La Qourbana est théologique, liturgique, cosmique.
Ainsi, paradoxalement,
le mot non biblique est infiniment plus fidèle à la réalité évangélique
que le mot biblique.
IV. Pourquoi la Réforme s’est-elle contentée d’un mot aussi pauvre ?
Parce qu’en perdant l’araméen, elle perdit :
- l’unité de l’offrande,
- la dimension sacrée de la table,
- la profondeur liturgique des paroles de Jésus,
- la vision juive du sacrifice,
- le lien entre Pâque, Temple et Eucharistie.
L’Occident conserva le récit de la Cène,
mais perdit la catéchèse de la Qourbana.
Et lorsque la Réforme voulut simplifier,
elle conserva ce qui était déjà un résidu :
un mot historique, sans mystère.
V. Pourquoi Qourbana touche-il immédiatement mon cœur ?
Parce qu’il porte :
- la musique de l’Orient,
- la mémoire de l’Église apostolique,
- la profondeur de l’Alliance,
- la simplicité des origines,
- la proximité du Christ,
- le parfum de la langue maternelle de Jésus.
Ce mot n’est pas seulement un terme :
c’est une icône sonore.
On pourrait dire :
La Cène est un mot d’historien.
La Qourbana est un mot de disciple.
VI. Le fait qu’il ne soit pas biblique est une force, non une faiblesse
C’est la preuve que l’Église n’est pas née d’un livre,
mais d’une mémoire vivante, d’une tradition orale,
d’un corps communautaire qui a précédé l’écriture.
La Qourbana appartient à la Tradition apostolique :
celle qui expliquait ce que les Évangiles notent à peine.
Ce mot surgit non de l’analyse, mais de la pratique vivante des disciples.
Il est porté par le souffle des premières communautés.
Et c’est pourquoi il respire l’Esprit,
même s’il n’apparaît pas dans les pages du Nouveau Testament.
Conclusion :
Le mot biblique n’est pas toujours le plus évangélique.
La Cène décrit.
La Qourbana révèle.
La Cène rappelle.
La Qourbana accomplit.
La Cène évoque un soir.
La Qourbana embrasse l’éternité.
Et c’est pourquoi mon “coup de cœur” est plus qu’un goût personnel :
c’est une intuition spirituelle.
Le mot Qourbana me touche parce qu’il me rapproche de la source,
de la lumière première,
de la profondeur apostolique du mystère.
Un mot simple,
un mot immense,
un mot qui porte en lui la beauté même du Christ qui se donne.
