La Qourbana, l’Incarnation au présent

Il est, dans l’histoire du salut, des mystères dont la lumière traverse les siècles comme un rayon qui, venu de l’Orient, ne cesse de grandir jusqu’à remplir toute la terre. Parmi ces mystères, nul n’est plus grand que l’Incarnation du Fils éternel. Et pourtant, selon que l’Église contemple ce mystère dans l’horizon étroit de la mémoire, ou dans la vaste perspective de la présence, la foi change d’accent, le culte change de visage, et la vie chrétienne elle-même se colore autrement.

Dans le monde évangélique, l’Incarnation demeure attachée à Bethléem, à la crèche où le ciel toucha la terre. On la célèbre comme un événement passé, un geste divin dont la trace illumine les Écritures. On se tourne vers elle comme vers un souvenir précieux, et l’on dit : « Il est venu autrefois. »
Mais l’histoire, quand elle se laisse pénétrer par la lumière de Dieu, nous enseigne une vérité plus haute : ce qui commença à Bethléem n’a point été clos par la grotte, ni enfermé dans les limites du temps. Le Verbe fait chair n’est pas une étoile qui s’éteint au matin ; il est l’Astre qui monte, et dont la course englobe les âges.

Or là réside la différence profonde entre les deux visions : d’un côté, une Incarnation contemplée comme passée ; de l’autre, une Incarnation vécue comme présente, vivante, agissante.


Car l’Église sémitique et catholique n’a point regardé la crèche comme un monument, mais comme une source. Elle a compris que le même Verbe, qui se fit voir en Judée, se fait donner dans la Qourbana. Le mystère ne s’éloigne point : il s’approche. Il n’est pas seulement la mémoire des anciens jours : il devient la chair offerte pour aujourd’hui.

Là où l’esprit moderne voit un symbole, l’Orient voit une présence. Là où l’on dit : « Il fut », l’Église antique répond : « Il est ». Là où l’on sépare la matière et l’esprit, la tradition sémitique, disciple du Messie, les unit dans une même louange. Car celui qui prit le pain entre ses mains n’a pas seulement institué un souvenir : il a fait de la matière une porte, et de la chair un instrument de sa vie.

Et l’on comprend alors pourquoi, dans cette tradition vivante, la Qourbana demeure inséparable de l’Incarnation. Le Verbe s’est fait chair pour se rendre proche ; il a pris un corps pour demeurer donné. Il n’est pas un Maître lointain dont les paroles résonnent dans les livres : il est le Pain vivant, descendu du ciel, qui nourrit le cœur de ceux qui le cherchent.


Ainsi s’éclaire la divergence. Les évangéliques ont voulu purifier la foi de tout excès humain ; ils ont ramené l’Église vers la simplicité apostolique. Mais, en ôtant au sacrement son épaisseur de présence, ils ont laissé l’Incarnation à la porte de la mémoire. Le culte est devenu parole ; la table, rappel ; la communion, symbole.
Il n’y a là ni froideur ni pauvreté volontaire : il y a un effort pour protéger la foi, mais qui, en voulant trop séparer l’homme de Dieu, a faibli devant le mystère dont les apôtres vivaient.

Car les apôtres ne séparaient point la Parole de la Présence, ni la mémoire du don. Leur Karozoutha, brûlante et vivante, conduisait à la Qourbana, où le Christ se manifestait comme Celui qui vient, et non comme Celui qui fut. Leur foi connaissait une loi profonde : le Verbe se donne comme il s’est incarné, c’est-à-dire en vérité et en chair.


Et l’Église, fidèle à cette tradition, a reconnu dans la Qourbana le prolongement vivant de Bethléem. Elle a vu dans l’autel une crèche, dans le pain sanctifié le même Corps né de Marie, dans le calice le sang versé pour la vie du monde. Elle n’a pas enfermé l’Incarnation dans les récits évangéliques : elle l’a laissée transfigurer les siècles.

Ainsi la liturgie est devenue le lieu où l’Incarnation descend jusqu’au fidèle, comme autrefois dans la maison de Zachée. Ce n’est plus seulement l’esprit qui se souvient, c’est l’homme entier qui reçoit.
Le Fils vient encore, non par un nouveau commencement, mais par un rayonnement de son premier avènement. Le mystère s’étend : la Nativité devient une œuvre continuée dans le temps, et l’Église, à chaque Eucharistie, entend monter du sanctuaire comme une voix d’éternité : « Aujourd’hui, je suis avec vous. »


Voilà pourquoi l’Église d’Orient, dans la pure tradition sémitique, ne connaît point de rupture entre Bethléem, le Golgotha et la Qourbana. Pour elle, l’histoire du Christ est une seule ligne de lumière, commencée dans la chair, et se continuant dans les sacrements. L’Incarnation est le fleuve ; la Qourbana est son cours ; le monde est la terre qu’il irrigue.

Ainsi, devant ce mystère, que chacun s’interroge : voulons-nous du Christ seulement la mémoire, ou voulons-nous sa présence ? Cherchons-nous la lumière d’hier, ou la flamme d’aujourd’hui ?
Car l’Enfant de Bethléem n’a pas cessé d’être Emmanuel : et Celui qui fut « Dieu avec nous » demeure encore le Dieu qui se donne.