« Scriptura cum Traditione » et non « Sola Scriptura »

Il est des heures où l’histoire de l’Église ressemble à ces vallées de Judée où le vent soulève encore la poussière des pas apostoliques : là, parmi les pierres silencieuses, on croit entendre comme un écho des voix qui firent naître l’Évangile avant qu’il ne fût jamais écrit. Ces voix, Pierre Perrier nous les rend proches. En scrutant la tradition sémitique primitive, il dévoile un fait que nos siècles de christianisme occidental ont parfois relégué dans l’ombre : les Évangiles sont nés d’une matrice orale, et jamais ils ne furent conçus pour constituer un absolutisme du texte.

À l’origine se trouve une réalité simple et majestueuse : Jésus n’a rien écrit. Non par absence d’instruction, mais parce que la pédagogie divine, telle qu’elle se déploya en Israël, reposait sur la Parole vivante, rythmée, reçue dans la mémoire, confiée par le Maître au disciple comme on transmet un souffle. Ce que Pierre Perrier appelle la Karozoutha — l’annonce proclamée — fut la forme même de la transmission primitive : des colliers de récits, mémorisés avec rigueur, scandés selon les fêtes, articulés dans la liturgie, répétés jusqu’à se cristalliser dans la mémoire collective.

Ainsi, avant que ne s’élèvent les premiers manuscrits, l’Église possédait déjà un Évangile complet, mais vivant, porté par la voix des apôtres et des catéchistes judéo-chrétiens. Les textes écrits ne furent pas conçus pour remplacer cette tradition, mais pour la servir, en fixant ce qui devait être stabilisé ou transmis à distance. L’Écriture ne se comprenait que dans la continuité de la Parole proclamée, comme l’écrin reçoit la pierre précieuse.

Pierre Perrier souligne que les premiers cycles catéchétiques de Jérusalem — sous la conduite de Pierre, Jacques, Jean et Marie — formèrent le cœur même de la tradition chrétienne. Le texte écrit venait ensuite, presque en surimpression, pour compléter ce que la communauté connaissait déjà par cœur. Les Évangiles ne répètent presque jamais les textes liturgiques courants, car ils étaient déjà inscrits dans la mémoire vivante du peuple chrétien ; ce qu’ils consignent, c’est le complément, le bloc ancien, le Malpanoutha, que seule l’écriture pouvait garantir.

Ainsi l’Écriture n’a jamais été isolée : elle naît d’un corps vivant, la tradition apostolique, que la Pshytta orientale nous permet encore d’entrevoir dans sa sobriété et sa cohérence. Dans cette lumière, il est impossible d’affirmer que les apôtres aient jamais imaginé une foi reposant uniquement sur la lettre écrite. L’Évangile écrit, pour eux, n’était pas une norme autosuffisante : il était le témoin second d’une Parole première.

C’est ici que la réflexion rejoint l’actualité. La Réforme, en dressant le principe du Sola Scriptura, voulut replacer l’Écriture au centre, contre des excès bien réels. Mais en affirmant que l’Écriture seule norme la foi, elle oublia peut-être que l’Écriture, dans son origine, ne fut jamais seule. La pratique apostolique, telle que l’histoire et l’analyse sémitique la restituent, proclame le contraire : les Évangiles écrits supposent la tradition orale comme leur clef, leur matrice, leur respiration.

La lettre n’est pleine de sens que si l’on entend encore le rythme de la voix qui l’a fait naître.

Les apôtres n’ont pas confié au parchemin la totalité de la vie chrétienne ; ils ont confié à des hommes, à des communautés, à des célébrations, un mode de transmission, une mémoire, une liturgie, un souffle. Le témoignage araméen — ce que Pierre Perrier appelle un « texte stable, cent fois moins variable que les manuscrits grecs » — atteste cette stabilité vivante, enracinée non dans la lettre morte, mais dans la récitation régulière et unanime.

Ainsi se dresse une vérité que l’histoire éclaire avec une limpidité nouvelle : la Parole de Dieu ne fut pas confiée d’abord à un livre, mais à une Église. L’Écriture n’a jamais été conçue pour être la règle unique ; elle fut un fruit, non la racine. Abstraire l’Écriture de son milieu vital reviendrait à séparer l’arbre de la terre nourricière.

Le Sola Scriptura prétend restaurer la pureté évangélique ; mais il se trouve ici dépassé par les faits : l’Évangile apostolique était indissociablement oral et communautaire, enraciné dans une Tradition qui le précédait et l’accompagnait. Affirmer que la lettre seule suffit revient à méconnaître la façon même dont la lettre fut engendrée.

Alors, dans la lumière de cette redécouverte, s’impose une conclusion : l’Église primitive a vécu non de l’Écriture seule, mais de la Tradition apostolique entière, où la Parole vivante et l’Écriture ne font qu’un, comme la voix et son écho.

Ce n’est pas une négation de l’Écriture ; c’est sa mise en vérité, dans toute la grandeur de son origine. La Parole écrite demeure un trésor ; mais elle n’est pas toute la Parole. L’Église du Christ n’est pas née d’un livre, mais d’une proclamation ; et ce livre lui-même est né d’une voix.