À la lumière des travaux de Pierre Perrier
Il est des vérités dont l’éclat ne se laisse saisir qu’en s’approchant d’elles par degrés.
Ainsi en est-il de l’enseignement du Christ.
Comme une montagne où chaque palier révèle une perspective nouvelle, la Parole du Seigneur ne se présente pas d’un seul bloc, mais en niveaux successifs, adaptés à la maturité des auditeurs, à la force de leur mémoire, à la profondeur de leur désir.
Le livre de Pierre Perrier ouvre devant nous ce relief immense : celui d’un enseignement sémitique, organisé, hiérarchisé, vivant, transmis d’abord par la voix avant de se fixer dans l’écriture.
C’est une révélation : la pédagogie du Christ n’était pas improvisée, mais une catégorie structurée, un art ancien, hérité d’Israël, fleurissant dans l’Église apostolique.
On découvre alors que les Évangiles eux-mêmes, loin d’être des compositions littéraires détachées de la vie, portent la trace de ces niveaux de profondeur, comme les anneaux d’un arbre révèlent les années de sa croissance.
I. La Malpanoutha : la Parole pour tous
Premier degré, premier souffle : la Malpanoutha, l’enseignement fondamental.
C’est ici que le Christ se fait proche des foules.
Il parle en images simples, en paraboles courtes, en sentences qui s’impriment d’elles-mêmes dans la mémoire.
“Un semeur sortit pour semer” ; “Bienheureux les pauvres en esprit” ; “Vous avez appris… mais moi, je vous dis…”
Dans cet enseignement, tout semble facile, lumineux.
C’est la porte d’entrée du Royaume.
Et pourtant, déjà, la main du Maître pose les fondations d’une catéchèse universelle :
des colliers de récits, des parallélismes rythmiques, des formules destinées à être apprises par cœur.
Ce premier niveau est la semence : la Parole y est donnée pour être reçue par tous, sans distinction.
II. La Karozoutha : la Parole ordonnée et proclamée
Vient ensuite la Karozoutha, que Pierre Perrier appelle la “proclamation structurée de la Bonne Nouvelle”.
Ce n’est plus une parole pour les foules, mais pour les disciples rassemblés, les communautés naissantes, les catéchistes.
Ici, le Christ raconte non plus seulement des paraboles, mais son histoire.
Il commence à relier ses actes entre eux, à inscrire son ministère dans le rythme des fêtes d’Israël.
La Karozoutha suit un calendrier :
- l’hiver de Pierre,
- le cycle annuel de Matthieu,
- la liturgie des fêtes chez Jean,
- l’enseignement pour les nations chez Luc.
Chaque apôtre transmet la Karozoutha selon sa vocation, mais c’est toujours la même trame :
la vie du Christ, organisée pour être proclamée, répétée, mémorisée.
Dans cette structure se trouvent les racines mêmes de nos Évangiles.
Marc fixe celle de Pierre ; Matthieu offre le cycle complet ; Luc transpose pour les Grecs ; Jean en révèle le sens profond à la lumière des fêtes.
La Karozoutha est le tronc de l’arbre évangélique.
III. La Malkoutha : la Parole intérieure du Royaume
Au-delà du tronc, l’arbre s’élève vers les hauteurs du mystère.
C’est la Malkoutha, l’enseignement intérieur du Royaume.
Ici, Jésus ne parle plus aux foules, ni même à tous ses disciples.
Il se tourne vers les Douze.
Il explique les paraboles ; il dévoile le sens de ses miracles ; il interprète les Écritures à la lumière de sa mission.
Il conduit ses apôtres de la compréhension extérieure à la compréhension intérieure.
La Malkoutha, ce sont les discours du Cénacle, la prière sacerdotale, les enseignements donnés après la Résurrection.
Là, la Parole devient doctrine, vision, lumière pour guider les pasteurs de l’Église.
C’est dans cette zone que l’on discerne le souffle théologique de Jean, le regard de l’aigle qui voit plus haut.
IV. Le Soudra : le voile du mystère ouvert pour les proches
Mais il est un niveau encore plus intime : le Soudra, “l’enseignement voilé”.
Jésus ne le réserve qu’aux trois témoins : Pierre, Jacques, Jean…
et à Marie, mémoire méditante de tous les mystères.
Ici, les hauteurs deviennent vertigineuses.
Il s’agit de la Transfiguration, de Gethsémani, des révélations qui ne furent comprises qu’après la Résurrection.
C’est l’enseignement de la Croix comme victoire, non comme défaite ;
du combat spirituel comme réalité vive ;
de la divinité du Fils, encore cachée, mais déjà resplendissante.
Le Soudra est le socle de l’Apocalypse, des premières visions johanniques, des annonces sur la fin des temps.
Ce niveau n’a pas pour but d’être proclamé massivement :
il forme les témoins privilégiés, ceux qui devront guider l’Église dans ses heures les plus sombres.
V. Les Razé : les mystères sacrés du Christ
Enfin, au sommet des hauteurs, se déploient les Razé, les “mystères”.
C’est ici que Jésus révèle non seulement ce qu’il fait, mais ce qu’il est.
Les Razé sont le cœur incandescent de la foi :
- le mystère eucharistique (“Ceci est mon corps”),
- le mystère de la Trinité (“Je suis dans le Père, et le Père est en moi”),
- le mystère de la Croix comme victoire cosmique,
- le mystère de l’Esprit donné à l’Église.
Ces mystères ne sont pas seulement expliqués : ils sont célébrés.
Ils deviennent liturgie, vie sacramentelle, culte de l’Église.
Jean les met en langage symbolique dans le Prologue ; les Églises orientales les expriment dans leurs anaphores ; Paul en donne les premières clés.
Dans les Razé, on n’apprend plus seulement : on entre dans la réalité divine.
Conclusion : La Parole qui forme une Église
Ainsi se déploie, selon les niveaux présentés par Pierre Perrier, la pédagogie du Christ :
- simple pour les foules,
- structurée pour les disciples,
- intérieure pour les Douze,
- voilée pour les proches,
- mystique pour l’Église sanctifiée.
L’enseignement du Christ est comme un fleuve qui descend des hauteurs :
à la source, une eau pure et simple ;
au milieu, une eau vive qui irrigue les terres ;
à la fin, une eau profonde où l’on plonge pour être transformé.
Les Évangiles écrits n’en sont pas la source, mais le lit :
la structure visible d’un courant qui vient d’en haut.
Et si l’Église primitive n’a jamais séparé la Parole vivante de la Parole écrite, c’est parce qu’elle en connaissait la hiérarchie interne.
Elle savait que Jésus ne livrait pas un livre, mais une formation, un chemin, un souffle.
Elle savait que la Parole n’est pas seulement entendue : elle grandit en nous, par étapes, jusqu’à nous mener au cœur même du mystère.
