« La Parole et le Nom »

Réflexion biblique sur Jean 1 :1 dans la Peshitta

Il est des versets de l’Écriture qui, dès qu’on les prononce, semblent faire retentir dans l’âme comme un écho d’éternité. Jean 1 :1 appartient à cette famille royale. Mais lorsqu’on l’entend dans la langue sémitique qui fut celle des premières assemblées, dans le syriaque antique de la Peshitta, il se déploie avec une majesté nouvelle, semblable à une arche sacrée dont chaque pierre consonantique laisse filtrer la lumière du Sanctuaire. Les anciens docteurs orientaux, héritiers d’une tradition où la Parole se chante avant de s’écrire, savaient que le texte saint recèle des profondeurs qui n’apparaissent qu’à l’oreille attentive. Car, dans la Bible, il est des vérités qu’on lit avec les yeux, mais d’autres qu’on n’entend qu’avec le cœur.

Ainsi, lorsque l’Évangéliste proclame : « B-rešīt hawā malṯā » — « Au commencement était la Parole » — le chrétien instruit dans les Écritures reconnaît l’ouverture de la Genèse. Mais celui qui écoute en araméen, langue sœur de celle dans laquelle Dieu parla à Moïse, perçoit autre chose encore : un frémissement discret, un chuchotement de sainteté tissé dans la structure même des sons. Les consonnes gutturales, les souffles, les liquides qui rythment le verset portent une mystérieuse ressemblance avec celles du Nom imprononçable, ce Nom que Dieu révéla au buisson ardent, ce Nom que la piété d’Israël ne prononça plus, mais qu’elle fit entendre dans le murmure de ses prières.

Dans les Églises syriaques, les fidèles n’entendaient pas YHWH sur les lèvres du lecteur — nul ne se serait autorisé à profaner ce Nom. Mais, à travers le jeu solennel des h, des l, des w et des y, ils percevaient comme un reflet sonore du tétragramme, un voile léger qui cachait sans cacher la présence du Dieu vivant. La Parole était dite, mais le Nom affleurait. L’Écriture montrait, par cette pudeur, que Dieu s’annonce Lui-même dans une humilité qui n’ôte rien à sa gloire. Ainsi, les sons devenaient serviteurs du mystère ; et la langue, sanctifiée par la révélation, devenait le sanctuaire où Dieu faisait retentir son être.

Oh ! qu’il est précieux, ce lien entre la Parole et le Nom. Depuis les origines, toute la foi d’Israël repose sur cette double réalité : Dieu parle, et Dieu se nomme. Quand Il dit : « Que la lumière soit », Il crée. Quand Il dit : « Je suis Celui qui suis », Il se révèle. La création jaillit de la Parole ; la rédemption jaillit du Nom. Et voici que, dans le Prologue de Jean, ces deux puissances divines s’unissent dans un même verset : la Parole éternelle, cette Parole par laquelle toutes choses ont été faites, porte en elle les consonances du Nom ineffable. Comme si le texte voulait crier sans bruit : « Celui qui vient parmi nous n’est pas une créature élevée, mais Celui-même dont le Nom est saint. »

Car l’Évangile n’est pas seulement une page écrite : c’est une voix. Et cette voix n’est pas seulement une annonce : c’est une Présence. Le jeu discret des sons araméens agit comme une braise cachée sous la cendre ; qui souffle avec foi, y trouve la flamme de la divinité du Christ. L’Église d’Orient, dans sa sagesse, avait compris que la langue porte une théologie : on ne parle pas de Dieu comme d’un homme. On ne prononce pas son Nom comme un vocable ordinaire ; on le laisse apparaître comme l’éclair derrière le nuage. Ainsi, dans la Peshitta, Jean 1 :1 n’explique pas seulement que la Parole était avec Dieu ; il la fait entendre comme baignée de cette gloire silencieuse que l’oreille sémitique associait au Nom sacré.

Et que signifie cela pour nous ? Que l’Évangile selon Jean n’est pas un traité abstrait : c’est l’irruption du Dieu vivant dans le monde des hommes. Ce Dieu dont le Nom était redouté, ce Dieu que nul ne pouvait voir sans mourir, s’approche, se fait chair, se laisse toucher, écouter, rencontrer. Le Verbe éternel, enveloppé d’allusions sacrées dans la proclamation liturgique, devient dans la crèche l’enfant de Marie. Le Nom qui ne pouvait être prononcé se fait visage. Et l’humble Parole qui fut entendue par des pêcheurs de Galilée est la même qui soutenait les étoiles avant que le monde fût.

Ainsi, lorsque nous entendons : « Et la Parole était Dieu », nous devrions percevoir, derrière la clarté du texte, le tremblement discret de l’invisible : l’Évangile nous montre le Christ, et derrière le Christ, le Nom éternel. Le miracle des miracles est que ce Nom, auparavant seulement soufflé dans les allusions sacrées, résonne désormais dans la voix du Fils, qui nous dit : « Qui m’a vu a vu le Père. »

Que ce verset, entendu dans la profondeur de sa langue sémitique, nous ramène à cette piété humble, respectueuse et émerveillée qui reconnaît dans Jésus de Nazareth non seulement le Maître venu d’auprès de Dieu, mais le Dieu qui, par amour, a pris le chemin de l’homme pour que l’homme retrouve le chemin de Dieu.