Les colliers évangéliques : la Parole transmise comme un trésor vivant

I. La mémoire vivante d’Israël : un terrain préparé

Avant la venue du Messie, Dieu avait déjà préparé au sein de son peuple un instrument admirable : la mémoire collective, sanctifiée par la liturgie. Le peuple d’Israël ne se contentait pas de lire la Loi et les Prophètes : il les apprenait par cœur, les récitait en famille, dans les synagogues et lors des grandes fêtes. Les cycles de lecture (Parasha et Haftarah) structuraient l’année religieuse, et la récitation des psaumes accompagnait les pèlerinages et la prière quotidienne.

Cette pratique de la mémorisation n’était pas individuelle, mais communautaire : la communauté portait la Parole dans sa mémoire commune, comme un sanctuaire vivant. Elle se transmettait ainsi de génération en génération, avec une fidélité remarquable, non par des livres seulement, mais par des hommes formés dans une culture de l’oralité structurée.

C’est dans ce peuple, familier de la récitation liturgique et de la mémorisation, que le Verbe s’est fait chair. Ce n’est pas un hasard : Dieu a choisi un contexte où sa Parole pouvait être reçue et gardée avec une précision étonnante. Ainsi, lorsque Jésus enseignait ses disciples, il s’inscrivait dans un monde où la parole proclamée pouvait être fidèlement conservée sans support écrit.


II. Les colliers de la Parole : la tradition évangélique orale

Après la résurrection et la Pentecôte, les apôtres, investis de l’Esprit Saint, devinrent les porteurs d’un trésor inestimable : la mémoire vivante des paroles et des gestes de Jésus. Pour transmettre cet héritage, ils n’ont pas improvisé : ils ont utilisé les méthodes éprouvées de leur culture. Les enseignements du Seigneur furent mémorisés et transmis selon des structures orales précises, que la tradition syriaque a conservées sous la forme de « colliers » (en araméen, ܫܘܫܠܬܐ, shushlatha, littéralement « chaîne » ou « collier »).

Chaque collier était un enchaînement ordonné de péricopes évangéliques — récits ou enseignements — regroupées selon une logique liturgique, thématique ou catéchétique. L’image du collier est éloquente : comme des perles enfilées sur un même fil, chaque péricope gardait son intégrité tout en s’insérant dans une séquence fixe.

Ces colliers étaient mémorisés par cœur par les catéchètes, les diacres et les évangélistes de la première génération. Ils étaient récités lors des assemblées chrétiennes, souvent en correspondance avec les lectures synagogales, puis expliqués. Cette organisation permettait :

  • Une fidélité textuelle rigoureuse, car la forme orale était stabilisée et partagée ;
  • Une transmission communautaire : la Parole n’était pas confiée à un individu isolé mais à une Église entière ;
  • Une pédagogie progressive : chaque collier correspondait à une étape de formation et d’initiation chrétienne.

Ainsi, la tradition évangélique primitive n’était pas une parole flottante, mais une parole enchaînée, ordonnée, portée par la mémoire ecclésiale.

Cette méthode explique pourquoi les Évangiles écrits, lorsqu’ils furent rédigés, présentent des structures en péricopes relativement indépendantes mais disposées dans un ordre stable. Derrière les textes se trouvent des formes orales antérieures, solidement fixées.


III. De la récitation à l’Écriture : la fixation canonique des Évangiles

Lorsque, sous l’impulsion des apôtres et de leurs disciples, ces colliers furent mis par écrit, les Évangiles canoniques prirent forme. Matthieu, Marc, Luc et Jean n’ont pas inventé leur matière : ils ont puisé dans la tradition orale colligée qu’ils connaissaient parfaitement.

Le passage de l’oral à l’écrit n’a pas détruit la structure originelle : il l’a plutôt fixée et ordonnée. On peut encore percevoir dans les Évangiles :

  • Des enchaînements thématiques caractéristiques des colliers catéchétiques (ex. Matthieu 5–7 pour les enseignements ; Marc 1–3 pour les miracles inauguraux).
  • Des transitions brèves qui signalent le passage d’une péricope à une autre, comme si l’on passait d’une perle à la suivante.
  • Des indices mnémotechniques typiques de l’oralité : parallélismes, répétitions, formules introductives (« En ce temps-là », « Jésus leur dit encore »).

Le choix même du terme évangile (εὐαγγέλιον) — « Bonne Nouvelle proclamée » — rappelle que la Parole fut d’abord entendue avant d’être lue. Les premiers chrétiens écoutaient ces colliers dans l’assemblée, puis les récitaient à leur tour. L’écrit ne vint pas remplacer la mémoire vivante : il la consolida comme une charte.


Conclusion. Des perles vivantes à la Parole écrite

Ainsi, les Évangiles que nous tenons entre nos mains sont comme des colliers anciens transposés sur le parchemin. Chaque péricope est une perle précieuse, polie par la mémoire des apôtres et des premières Églises ; le fil qui les relie est la tradition orale, guidée par l’Esprit Saint.

Dans cette lumière, l’Écriture apparaît non comme une rupture avec la tradition orale, mais comme son fruit mûr. Dieu a voulu que sa Parole s’inscrive d’abord dans le cœur des croyants, puis dans les livres saints. Le peuple chrétien est ainsi appelé à demeurer, non seulement le lecteur, mais le porteur vivant de l’Évangile, comme Israël portait autrefois la Torah dans sa mémoire collective.

Le psalmiste disait :

« J’ai serré ta parole dans mon cœur, afin de ne pas pécher contre toi » (Ps 119,11).

Cette parole serrée dans le cœur, les disciples l’ont serrée en colliers de mémoire, avant de la transmettre au monde sous la forme des saints Évangiles. Elle demeure aujourd’hui encore la Parole vivante qui façonne l’Église, comme jadis elle formait les apôtres au pied du Maître.