I. La mémoire de l’Église, trésor vivant confié aux témoins
Lorsque le Seigneur Jésus quitta ses disciples, il ne leur remit pas un livre, mais une promesse :
« Le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14,26).
Ainsi, la première réalité constitutive de l’Église n’est pas un texte écrit, mais une mémoire habitée par l’Esprit. Cette mémoire est confiée à des témoins choisis : les apôtres. Ils sont les porteurs directs de la parole du Maître, les garants de la transmission authentique. Ce n’est pas une mémoire vague, mais précise, ordonnée, structurée — comme nous l’avons vu avec les colliers évangéliques — et insérée dans la liturgie naissante.
La foi chrétienne primitive est donc fondamentalement mémorielle avant d’être scripturaire. L’Église n’est pas née d’un livre, mais d’un témoignage vivant : celui des disciples qui ont vu, entendu, touché le Verbe de vie (1 Jn 1,1). L’écrit viendra plus tard, comme un fleuve qui reçoit la forme d’un lit ; mais la source et la plénitude demeurent dans la mémoire collective de l’Église.
II. Les Évangiles : une mise par écrit partielle et normative
Lorsque les Évangiles furent rédigés, ils ne prétendirent pas épuiser le trésor de cette mémoire. L’évangéliste Jean lui-même en témoigne avec une humilité lumineuse :
« Jésus a fait encore beaucoup d’autres choses ; si on les écrivait une à une, je pense que le monde même ne pourrait contenir les livres qu’on écrirait » (Jn 21,25).
Cette déclaration nous ouvre une perspective immense : les Évangiles canoniques sont une sélection inspirée, fixée pour la proclamation liturgique et la catéchèse, mais ils ne représentent pas la totalité de ce que les disciples savaient et transmettaient.
Chacun des quatre évangélistes a choisi et ordonné les péricopes selon des objectifs précis : Matthieu pour montrer Jésus comme l’accomplissement de la Loi, Marc pour proclamer rapidement la puissance du Christ aux nations, Luc pour instruire méthodiquement Théophile et les communautés grecques, Jean pour révéler la profondeur théologique du mystère. Mais tous sont conscients que le Christ dépasse les limites du livre.
En d’autres termes, les Évangiles canoniques sont la norme écrite, l’axe solide autour duquel gravite une mémoire plus vaste. Ils sont comme la colonne vertébrale d’un organisme vivant : nécessaires, structurants, mais non exclusifs de toute autre mémoire.
III. La mémoire transmise hors du canon : oralité et écrits ecclésiastiques
À côté de cette écriture canonique, une partie de la mémoire de l’Église est demeurée dans l’oralité. Les traditions apostoliques, les souvenirs précis de disciples secondaires (comme Marie, Jacques le Juste, Clopas, ou les femmes disciples), les interprétations typologiques, les prières et hymnes, les détails de la vie de Jésus transmis dans les familles chrétiennes ou les écoles catéchétiques, n’ont pas tous été consignés immédiatement.
Cette mémoire orale a continué à irriguer la vie des Églises locales pendant plusieurs générations. Des Pères comme Papias de Hiérapolis (début IIᵉ siècle) affirment même préférer la parole vivante de ceux qui ont connu les témoins directs plutôt que les livres :
« Je ne pensais pas que les choses tirées des livres me fussent aussi utiles que ce qui vient de la voix vivante et durable » (Papias, Fragments, I, 3).
Parallèlement, certains écrits non canoniques — évangiles apocryphes, actes, lettres, traditions liturgiques ou hagiographiques — ont recueilli, de manière souvent fragmentaire, des éléments de cette mémoire élargie. Tous ne sont pas fiables ; certains sont tardifs et teintés de spéculations. Mais d’autres, comme la Didachè, les Constitutions apostoliques, ou quelques traditions rapportées par les Pères (Irénée, Origène, Épiphane), gardent l’écho authentique de la tradition orale primitive.
Par exemple, la Didachè, probablement rédigée à la fin du Ier siècle, transmet des prières eucharistiques et des instructions catéchétiques qui éclairent de l’intérieur la pratique des premières communautés. D’autres traditions orales concernant la Vierge Marie, la parenté de Jésus ou la destination de certains apôtres circulaient largement avant d’être mises par écrit dans des récits postérieurs.
Cette diversité montre que la mémoire chrétienne primitive est plus large que le canon, mais elle s’y articule sans contradiction : le canon délimite la norme, mais la tradition vivante en est l’atmosphère et la sève.
Conclusion. Le fleuve et son lit
Ainsi, les Évangiles canoniques apparaissent comme le lit stable d’un fleuve plus large : le fleuve de la mémoire apostolique, vivifié par l’Esprit Saint et transmis par l’Église. Le canon n’est pas une réduction arbitraire, mais une stabilisation nécessaire, pour garantir l’unité et la fidélité au témoignage apostolique. Mais cette stabilisation ne doit pas nous faire oublier la richesse de la mémoire orale et ecclésiale qui l’entoure.
L’Église primitive vivait de cette mémoire comme d’une source vive : elle proclamait, chantait, priait, transmettait. Les Évangiles en sont la mise par écrit inspirée et normative, mais la tradition orale et ecclésiale en demeure le contexte vivant.
Cette perspective invite le lecteur moderne à ne pas enfermer l’Évangile dans le seul texte, mais à l’entendre comme une Parole vivante transmise par une communauté vivante. Car le Christ n’a pas écrit ; il a parlé. Et son Église, avant d’être une bibliothèque, fut une assemblée mémorielle, un peuple gardien d’un trésor confié.
« La foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole du Christ » (Rm 10,17).
