Rupture et fécondité : le double visage de la Réforme

Il est des heures dans l’histoire où la main de Dieu se fait sentir d’une manière saisissante, et où les destinées de l’Église prennent des chemins inattendus. Aux antiques Églises, issues du sein même des apôtres, et qui depuis des siècles gardaient, comme un trésor transmis de génération en génération, la liturgie, la hiérarchie et la mémoire vivante de la foi primitive, vinrent se juxtaposer, au XVIᵉ siècle, de nouvelles communautés surgissant des secousses profondes de la Réforme.

Ces Églises anciennes, catholique, orthodoxe ou orientale, portaient en elles la marque de leurs origines apostoliques. Leurs pratiques sacrées — l’eucharistie célébrée comme centre du culte, la hiérarchie sacerdotale, la vénération des saints et de la Vierge Marie — étaient enracinées dans une tradition immémoriale, dont les racines plongeaient jusqu’aux jours où la voix du Christ retentissait encore en araméen sur les collines de Galilée. Leur unité ne reposait pas seulement sur des institutions humaines, mais sur la conscience d’une continuité vivante avec les témoins de la première heure.

Mais lorsque la Réforme éclata, elle ne se présenta pas comme une simple rénovation intérieure : elle apparut comme une rupture visible et éclatante. Nées d’un retour passionné à la Parole de Dieu, les Églises réformées se constituèrent en marge, parfois en opposition, aux institutions anciennes. Elles rejetèrent l’autorité du pontife romain ; elles modifièrent la liturgie, souvent avec vigueur ; elles épurèrent le culte des éléments qu’elles jugeaient superflus ou idolâtres ; elles revinrent à l’Écriture comme unique règle de foi. Dans cet élan de purification, elles rompirent, parfois sans le mesurer pleinement, avec la longue tradition qui, depuis les apôtres, avait façonné la physionomie visible de l’Église.

Oui, cette méconnaissance — volontaire chez certains, involontaire chez d’autres — de la tradition ancienne, introduisit une fracture institutionnelle profonde. Les réformateurs, en cherchant la lumière dans le texte sacré, négligèrent souvent la lampe de la mémoire ecclésiale qui, depuis Jérusalem et Antioche, avait transmis fidèlement les gestes, les mots et les rythmes des premières générations chrétiennes. Là où les anciennes Églises conservaient l’écrin vivant de la tradition, les nouvelles communautés se tournèrent presque exclusivement vers le texte nu de l’Écriture, interprété à la lumière de leur conscience renouvelée.

Mais Dieu, qui gouverne l’histoire, ne se laisse point enfermer dans les limites des institutions humaines. Là même où la rupture semblait la plus nette, la semence de la Parole produisit des fruits abondants. La Bible, semée dans les cœurs, porta une vie nouvelle ; elle fit jaillir des sources spirituelles inattendues dans les plaines asséchées de la chrétienté occidentale. Des réveils éclatèrent ; des nations furent traversées d’un souffle nouveau ; des hommes et des femmes, saisis par la puissance de l’Évangile, se levèrent pour annoncer au monde le Christ vivant. Les mouvements missionnaires qui surgirent des Églises issues de la Réforme témoignèrent que l’Esprit de Dieu n’avait point abandonné son peuple.

Ce n’était pas la fidélité à des formes anciennes qui conférait la vie, mais la fidélité à la Parole vivante de Dieu. Et cependant, le rejet de la tradition ancienne ne fut pas sans conséquences. Détachées de l’écrin patristique et liturgique, ces communautés interprétèrent parfois l’Écriture de manière fragmentaire et anachronique ; elles s’exposèrent à la division, à la dispersion, et à l’appauvrissement symbolique. Les scissions, les lectures concurrentes, la fragmentation du corps ecclésial en une multitude de dénominations en furent la preuve douloureuse.

Ainsi, dans cette page complexe de l’histoire de l’Église, deux réalités s’entrecroisent sans se nier : la rupture et la fécondité. Rupture, car les Églises issues de la Réforme se séparèrent institutionnellement et culturellement des anciennes traditions apostoliques. Fécondité, car cette rupture ne put étouffer la puissance vivifiante de la Parole divine, semée avec foi et reçue dans de nombreux cœurs.

Il convient donc d’adopter une double attitude : ne pas mépriser les Églises de la Réforme, car Dieu y a manifesté sa grâce et sa puissance ; mais aussi reconnaître lucidement les lacunes engendrées par l’ignorance de la tradition ancienne, lacunes qui ont parfois obscurci la pleine intelligence de l’Écriture.

L’avenir de l’unité chrétienne dépendra peut-être de cette réconciliation intérieure entre la mémoire vivante des anciennes Églises et la force spirituelle des communautés issues de la Réforme : non une uniformisation artificielle, mais une reconnaissance mutuelle au pied de la même Parole, sous l’action du même Esprit. L’histoire, une fois encore, est le théâtre où Dieu écrit ses desseins avec des instruments parfois dissemblables, mais que sa main sait réunir.