« Bethsabée se rendit auprès du roi Salomon, pour lui parler en faveur d’Adonija. Le roi se leva pour aller à sa rencontre, il se prosterna devant elle, puis il s’assit sur son trône. On plaça un trône pour la mère du roi, et elle s’assit à sa droite. »
(1 Rois 2,19)
Il est des versets dont la simplicité cache une profondeur théologique insoupçonnée. Ce passage du premier Livre des Rois, relatant l’entretien de Bethsabée avec son fils Salomon, en est un. La scène se déroule dans la cour royale de Jérusalem, au début du règne de Salomon. Adonija, demi-frère du roi, tente une ultime manœuvre pour obtenir la main d’Abishag la Sunamite. Bethsabée intervient comme médiatrice. Mais l’attention du récit se porte moins sur la requête que sur l’attitude du roi envers sa mère : il se lève, s’incline devant elle, et fait placer à sa droite un trône pour qu’elle s’y assoie. Cette triple marque de respect n’est pas un simple geste filial : elle institue la place royale de la mère du roi dans la monarchie davidique.
I. Le rôle de la mère du roi dans la monarchie davidique
Dans les monarchies de l’Antiquité proche-orientale, la reine n’est pas nécessairement l’épouse du roi. Les rois avaient souvent plusieurs femmes et concubines ; aucune ne pouvait revendiquer une place unique et stable. En revanche, la mère du roi, une seule et incontestée, occupait une position privilégiée. Dans le royaume de Juda, cette dignité se traduisait par un titre officiel : Gebîra (גְּבִירָה), que l’on peut traduire par « grande dame » ou « reine mère ». Ce titre apparaît à plusieurs reprises dans les livres des Rois et de Jérémie (cf. 2 R 10,13 ; Jr 13,18), et il est toujours associé à la mère régnante, jamais à une épouse royale.
Cette institution n’était pas seulement honorifique. La reine mère exerçait une réelle influence politique et parfois religieuse. Elle pouvait intercéder, conseiller, parfois même orienter des décisions majeures. Bethsabée, dans 1 Rois 2,19, incarne cette figure. Salomon, pourtant roi, manifeste devant elle un respect qui dépasse la simple piété filiale : il reconnaît en elle une autorité attachée à sa dignité de mère du roi.
II. Préfiguration d’un mystère plus grand
L’histoire biblique est souvent riche de préfigurations, où des institutions et des figures de l’Ancienne Alliance trouvent leur accomplissement dans la Nouvelle. Le royaume de David n’était pas une fin en soi, mais une image prophétique du Royaume messianique. Dieu avait promis à David :
« Ta maison et ton royaume seront pour toujours assurés devant toi, ton trône sera pour toujours affermi. » (2 S 7,16)
Cette promesse trouve son accomplissement en Jésus-Christ, fils de David selon la chair, Roi éternel dont le règne n’aura pas de fin. C’est dans ce contexte que la figure de la Gebîra prend une signification théologique particulière. Si, dans la dynastie davidique, la mère du roi recevait une place de reine à la droite de son fils, n’est-il pas naturel de reconnaître à Marie, Mère de Jésus, une dignité analogue dans le Royaume messianique ?
Les Évangiles soulignent avec soin la maternité divine de Marie :
« L’enfant sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob et son règne n’aura pas de fin. » (Lc 1,32-33)
Cette prophétie de l’Ange Gabriel établit explicitement le lien entre la royauté messianique de Jésus et la royauté davidique. Or, si Jésus est le Roi promis, alors Marie est la mère de ce Roi.
III. La place de Marie dans la tradition chrétienne
C’est dans ce cadre que s’éclaire la vénération particulière que les Églises anciennes — catholique, orthodoxe, orientale — ont accordée à la Vierge Marie. Leur théologie mariale ne surgit pas d’un attachement sentimental ou d’une piété isolée : elle s’enracine dans la typologie biblique et dans une compréhension profonde du mystère de l’Incarnation et de la royauté du Christ.
Dès les premiers siècles, les Pères de l’Église contemplèrent Marie non seulement comme la Theotokos, la Mère de Dieu, mais aussi comme la Reine associée à son Fils. Saint Éphrem le Syrien (IVᵉ siècle) chante :
« La Reine est assise à la droite de ton Roi, resplendissante d’or et d’une gloire immaculée. » (Hymnes sur Marie, 43)
Saint Jean Damascène (VIIIᵉ siècle) développera cette intuition avec force :
« Elle est vraiment devenue Reine de tout le genre humain, quand elle est devenue la Mère du Créateur. » (Homélies sur la Dormition, II, 2)
Ces témoignages montrent que la figure de Marie Reine découle naturellement de sa maternité divine et de la royauté du Christ. Elle n’usurpe rien ; elle reçoit sa dignité du Roi lui-même, à l’image de Bethsabée auprès de Salomon.
IV. Une perspective spirituelle
Cette vérité théologique a aussi une portée spirituelle. Dans la scène de 1 Rois 2,19, Bethsabée intercède auprès de son fils en faveur d’Adonija. Cette figure préfigure la mission d’intercession que la tradition chrétienne reconnaît à Marie. Comme Reine Mère, elle ne rivalise pas avec l’autorité du Roi ; elle se tient auprès de lui, dans une proximité unique, pour porter les demandes de ceux qui s’adressent à elle.
La place qui lui est donnée — à la droite du Roi — est significative : dans la symbolique biblique, la droite est le lieu de l’honneur, de la puissance et de la faveur (cf. Ps 45,10 : « La reine se tient à ta droite, parée d’or d’Ophir »).
Ainsi, la contemplation de Bethsabée devant Salomon n’est pas une simple curiosité historique. Elle ouvre une fenêtre sur le mystère du Royaume du Christ et sur la place unique de sa Mère dans ce Royaume.
V. La reine mère et la régence : Marie dans la naissance de l’Église
Dans les monarchies antiques, la reine mère ne se contentait pas d’occuper une place honorifique à la cour ; elle pouvait aussi, en certaines circonstances, exercer la régence. Lorsque le roi était trop jeune, absent ou retenu ailleurs, c’est souvent elle qui assurait la continuité du gouvernement, veillant à la stabilité du royaume jusqu’au retour ou à la pleine capacité du souverain. Cette régence n’était pas une usurpation du pouvoir, mais une délégation temporaire, fondée sur la proximité unique de la mère avec le roi et sur la confiance qui lui était accordée.
Dans la monarchie davidique, cette réalité fut illustrée à plusieurs reprises. Ainsi, Athalie, mère du roi Ochozias, usurpa tragiquement le pouvoir à la mort de son fils, montrant par la négative la force politique que pouvait revêtir cette position (2 R 11). Mais dans des contextes plus légitimes, la reine mère pouvait réellement protéger la dynastie, maintenir l’ordre et préparer le peuple à la pleine manifestation du règne. Cette fonction, transposée au plan spirituel et ecclésial, jette une lumière suggestive sur la période qui suit l’Ascension du Christ.
1. Le Roi s’élève vers le ciel : une régence spirituelle s’ouvre
Au jour de l’Ascension, Jésus quitte visiblement ses disciples pour entrer dans la gloire de son Père. Son règne ne commence pas alors — il a déjà été proclamé Roi ressuscité — mais il s’exerce désormais depuis le ciel. L’Église, encore fragile, demeure sur la terre, attendant la venue de l’Esprit promis. Durant ces quelques jours intermédiaires, les apôtres se réunissent dans la prière au Cénacle. Et Luc prend soin de noter un détail souvent passé trop vite :
« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec quelques femmes, dont Marie, mère de Jésus, et avec les frères de Jésus. » (Ac 1,14)
Marie est explicitement mentionnée comme présente au cœur de la communauté naissante, rassemblée entre l’Ascension et la Pentecôte. Ce détail, sobre mais significatif, indique qu’elle n’a pas disparu dans l’ombre après la mort et la résurrection de son Fils ; au contraire, elle est là, au milieu des apôtres, comme une figure silencieuse mais centrale.
2. Une autorité maternelle et spirituelle
Dans la communauté primitive, Marie n’a pas exercé une autorité hiérarchique — cette mission appartient aux apôtres choisis par le Christ. Mais elle a exercé une autorité maternelle et spirituelle, fondée sur son intimité unique avec le Seigneur et sur sa fidélité sans faille. Elle seule, parmi tous les membres de l’Église naissante, pouvait dire : « Je l’ai porté dans mon sein » ; elle seule avait contemplé, de la crèche à la croix, tous les mystères de son Fils.
Les apôtres eux-mêmes avaient encore à approfondir leur intelligence du Royaume, comme en témoigne leur question juste avant l’Ascension :
« Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume pour Israël ? » (Ac 1,6)
Marie, qui avait médité dans son cœur toutes les paroles et tous les événements (Lc 2,19.51), représentait une mémoire vivante du Christ et de son enseignement. Dans cette période de transition, son rôle fut analogue à celui d’une reine mère exerçant une régence spirituelle : elle maintient l’unité, soutient la foi, prépare la réception du don de l’Esprit.
3. La naissance de l’Église à la Pentecôte
Lorsque le Saint-Esprit descend au jour de la Pentecôte, c’est encore dans ce même cénacle où Marie était présente que se produit l’effusion fondatrice. L’Église, en quelque sorte, naît sous son regard et sa prière. Les Pères de l’Église ont souvent contemplé dans ce parallèle une belle symétrie : de même que Marie avait accueilli l’Esprit pour que naisse le Christ dans la chair, elle accueille l’Esprit pour que naisse le Christ mystique, c’est-à-dire l’Église.
Saint Augustin exprimera ce parallèle avec profondeur :
« Marie est la mère des membres du Christ, parce qu’elle a coopéré, par sa charité, à la naissance dans l’Église des fidèles, qui sont les membres de ce Chef. »
(De sancta virginitate, c. 6)
Cette coopération n’est pas une régence au sens politique, mais elle en revêt les traits spirituels : elle accompagne, soutient, nourrit, protège. Dans le mystère de la Pentecôte, Marie est la figure de la Reine Mère veillant sur le Royaume naissant jusqu’à la pleine manifestation de la royauté céleste du Christ.
4. Une présence durable et discrète
Les Évangiles et les Actes ne relatent pas d’actions publiques de Marie après la Pentecôte. Mais son présence silencieuse n’en est pas moins significative. La tradition ancienne, tant orientale qu’occidentale, conserve la mémoire d’une vie mariale discrète mais intense à Jérusalem, dans la prière et l’enseignement de ceux qui venaient l’interroger sur la vie de son Fils. Certains textes apocryphes, sans valeur canonique mais révélateurs de la piété ancienne, la présentent comme un point de référence spirituelle pour les premières générations chrétiennes.
De même que la reine mère assurait la stabilité d’un royaume durant la minorité ou l’absence du roi, ainsi Marie — sans exercer d’autorité institutionnelle — a pu jouer un rôle de stabilisation spirituelle et de mémoire vive dans les premières décennies de l’Église.
Conclusion
La typologie biblique de la reine mère éclaire avec une justesse surprenante le rôle de Marie dans la période qui suit l’Ascension. Le Roi est monté au ciel, son règne est inauguré dans la gloire, mais l’Église est encore en chemin sur la terre. Dans ce contexte, Marie apparaît comme la Mère du Roi qui, sans régner elle-même, exerce une fonction spirituelle de régence : elle rassemble, elle prie, elle soutient, elle transmet. Ce rôle, humble et caché, n’en est pas moins profond.
Ainsi s’explique pourquoi, dès les premiers siècles, les Églises traditionnelles ont reconnu à Marie une place singulière dans la communion des saints : non pas comme une concurrente de l’Esprit ou des apôtres, mais comme la Mère attentive et priante du Royaume, fidèle dans l’attente et active dans la transmission.
