Il y eut un temps dans mon cheminement où la lecture passionnée de l’histoire de la Réforme m’élevait comme sur une montagne lumineuse. Je voyais alors, à travers le récit des luttes et des victoires des réformateurs, l’Église primitive se réveiller dans l’Europe endormie. Les voix de Luther, de Calvin, de Zwingli me semblaient se joindre à celles d’Ignace, de Justin et d’Irénée, proclamant la pureté de l’Évangile, la gratuité du salut, la souveraineté de Dieu. Oui, je me plaisais à croire que la Réforme, contre les accusations de Rome, n’avait point rompu avec l’antiquité chrétienne, mais qu’elle en était la véritable continuité.
Cependant, le temps et l’étude m’ont ouvert d’autres horizons. Ce que j’admirais dans la Réforme — son retour à l’Écriture, son exaltation du Christ, son courage contre la corruption — demeure à mes yeux un bienfait providentiel pour l’humanité. Mais j’ai découvert en même temps une discontinuité subtile, presque invisible aux yeux des contemporains, et pourtant décisive. Ce n’est pas seulement une question de liturgie ou de discipline, mais de philosophie.
L’Église primitive, nourrie de l’Incarnation et façonnée par une pensée de participation, confessait que la matière pouvait être transfigurée : le pain devenait réellement le Corps, le vin réellement le Sang, et toute la création, assumée dans le mystère, portait la vie divine. L’Église médiévale, malgré ses excès, avait gardé cette conviction, la précisant dans les catégories d’Aristote. Mais la Réforme, héritière du nominalisme tardif, a rompu ce fil invisible : elle a refusé d’attribuer à la matière une transformation substantielle, et a déplacé le réalisme de la présence du Christ vers l’action de l’Esprit dans la foi seule.
Ainsi s’est creusée une discontinuité philosophique que ni Luther ni Calvin n’ont mesurée dans toute son ampleur. La Réforme a voulu rompre avec les « innovations » de Rome, mais elle a, sans le vouloir, introduit une nouveauté plus profonde encore : une autre manière de penser le rapport entre Dieu et le monde. De cette source procède la simplicité biblique des évangéliques, leur ardeur missionnaire, mais aussi leur pauvreté liturgique et la perte du sens du mystère.
Et voici le paradoxe : l’Église catholique, accusée d’avoir innové, est en réalité restée dans une certaine continuité philosophique avec les Pères. Elle a conservé cette conviction que Dieu agit dans la matière, qu’il sanctifie le visible pour le rendre sacrement du ciel. Certes, elle a connu des dérives, des abus, des obscurités ; mais au cœur de sa liturgie, de son sacerdoce, de son culte, elle a gardé la logique de l’Incarnation.
Aujourd’hui, je puis donc dire : oui, la Réforme fut un réveil providentiel, mais elle porta en elle une fracture silencieuse. Les siècles qui ont suivi en ont montré les fruits : d’un côté, un christianisme vigoureux mais souvent désincarné ; de l’autre, une Église accusée de lourdeurs, mais qui n’a pas perdu le lien invisible avec la philosophie des Pères. Entre les deux se dresse le mystère du Christ, Verbe fait chair, pain vivant descendu du ciel, que nul système ne peut contenir.
