Sur cette pierre : une double lumière de Matthieu 16
Lorsque le Seigneur interrogea ses disciples : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? », ce fut Simon qui répondit avec une ardeur prophétique : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Alors Jésus, d’une parole solennelle, transforma son nom et sa mission : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. »
Depuis lors, ces mots ont fait couler des flots d’encre et soulevé d’ardentes controverses. Les uns, dans la ferveur catholique, y voient l’acte fondateur de la papauté romaine, comme si Jésus avait institué dès ce jour une monarchie spirituelle qui devait gouverner l’Église jusqu’à la fin des siècles. Les autres, dans la vigilance protestante, rejettent avec force cette interprétation, et rappellent que l’unique fondement de l’Église est Jésus-Christ lui-même, confessé par la foi.
Et si ces deux lectures, si souvent opposées, étaient en réalité complémentaires ?
Le sens général : l’Église bâtie sur la confession de foi
D’abord, la parole du Christ ne peut se comprendre sans la confession qui la précède. Si Simon devient Pierre, c’est parce qu’il a proclamé que Jésus est le Fils de Dieu. La pierre sur laquelle repose l’Église, ce n’est pas la chair et le sang d’un homme faillible, mais la foi qui reconnaît le Christ comme Seigneur. Saint Paul le rappellera : « Nul ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ » (1 Co 3,11).
Les réformateurs ont eu raison de souligner ce sens général : chaque fois qu’un croyant confesse Jésus comme Fils de Dieu, il participe à ce fondement. L’Église est édifiée non sur une hiérarchie humaine, mais sur la Parole de Dieu reçue et proclamée.
Le sens particulier : la mission singulière de Pierre
Mais n’amoindrissons pas la force des mots de Jésus. Le Seigneur n’a pas seulement confirmé une vérité abstraite, il a adressé un appel personnel : « Tu es Pierre… Je te donnerai les clefs. » Comme Abraham, Moïse ou David reçurent une mission unique pour tout Israël, ainsi Simon reçoit une vocation singulière pour toute l’Église.
Pierre sera le premier des apôtres, celui qui ouvre les portes aux Juifs à la Pentecôte, puis aux païens dans la maison de Corneille. Et lorsque son sang coulera à Rome, son témoignage conférera à cette Église une place particulière dans la mémoire chrétienne. C’est là le germe d’une primauté, non de domination, mais de service : présider dans la charité, maintenir l’unité, garder la foi des frères.
La sagesse de l’Écriture : général et particulier
Ainsi, Matthieu 16 n’est pas un texte à diviser, mais un texte à embrasser dans sa double lumière :
- Général, car l’Église est bâtie sur la confession du Christ et non sur un homme.
- Particulier, car Pierre reçoit un rôle prophétique, que l’histoire a prolongé dans la primauté de Rome.
Les protestants ont vu l’universel ; les catholiques ont vu l’individuel. Mais l’Écriture contient les deux. Car Dieu bâtit son Église par la foi de tous, et il se choisit des instruments particuliers pour la guider.
Conclusion : une lecture équilibrée de la papauté
Loin d’autoriser les excès d’un pouvoir absolu, ce passage rappelle que tout ministère, même celui de Pierre, doit rester soumis à l’unique fondement qu’est le Christ. Mais il invite aussi à reconnaître, dans la vocation de Pierre et dans l’histoire de Rome, une dimension providentielle : un signe que Dieu a voulu donner à son Église pour préserver l’unité et rappeler sans cesse que les portes de l’enfer ne prévaudront point.
Ainsi, Matthieu 16 n’est pas seulement une pierre de scandale entre chrétiens ; il peut devenir une pierre d’équilibre, une invitation à relire la papauté non plus seulement comme une usurpation humaine, mais aussi comme un instrument ambigu dont Dieu s’est servi pour garder son Église dans le tumulte des siècles.
Pais mes brebis : le mandat de Pierre (Jean 21.15-17)
Après la nuit d’échec sur le lac de Tibériade, les disciples avaient ramené leurs filets vides. Mais au matin, le Ressuscité se tint sur le rivage. À sa parole, les filets se remplirent de poissons, et les cœurs de joie. Autour d’un feu de braise, Jésus rompit le pain et leur donna du poisson. Ce fut là qu’il adressa à Pierre les paroles les plus solennelles de sa vie.
Trois fois, il lui demanda : « M’aimes-tu ? » Trois fois, en écho à son triple reniement, Simon affligé répondit : « Seigneur, tu sais que je t’aime. » Alors Jésus lui dit : « Pais mes agneaux… Pais mes brebis. »
1. La restauration du disciple
Ces paroles sont d’abord une restauration. Pierre, qui avait juré fidélité avant de renier par peur, est relevé par la grâce. Le berger infidèle devient de nouveau le pasteur appelé. Ici, la mission particulière s’enracine dans une grâce personnelle : Pierre ne reçoit pas l’autorité comme une prérogative, mais comme un pardon. Le pasteur des brebis est d’abord une brebis pardonnée.
2. Une mission singulière
Mais ces paroles sont aussi une vocation prophétique. Jésus ne dit pas : « Pais seulement ta maison », mais « Pais mes brebis ». Le troupeau entier est confié à son soin. Ce n’est pas que les autres apôtres perdent leur autorité ; tous sont témoins, tous reçoivent l’Esprit à la Pentecôte. Mais Pierre reçoit un rôle unique : confirmer ses frères, les garder dans l’unité, être le premier à ouvrir la porte du Royaume. Ici se complète Matthieu 16 : les clefs données à Pierre s’accomplissent dans la charge de paître.
3. Un ministère de service, non de domination
Toutefois, ce mandat n’est pas un trône mais une croix. Jésus l’annonce aussitôt : « Quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra, et te mènera où tu ne voudras pas » (Jn 21,18). La primauté de Pierre ne sera pas une domination, mais un martyre. Son autorité se mesurera à sa fidélité jusqu’à la mort. Ainsi, la vocation pétrinienne est inséparablement pastorale et sacrificielle : présider par le service, guider par le don de soi.
4. La portée ecclésiale
De même que Matthieu 16 portait une double signification, Jean 21 peut se lire de deux manières :
- Générale : chaque pasteur est appelé à paître le troupeau du Christ dans l’amour et la fidélité.
- Particulière : Pierre reçoit une mission singulière, qui donnera à son témoignage et à son martyre à Rome une valeur fondatrice pour l’unité de l’Église.
Conclusion : vers une compréhension équilibrée de la primauté
Matthieu 16 confiait à Pierre les clefs ; Jean 21 lui confie les brebis. Dans les deux cas, c’est le Christ seul qui reste le rocher et le berger suprême. Mais Pierre, par vocation particulière, devient signe et instrument d’unité. L’Église catholique a vu là l’origine prophétique de la primauté romaine ; les protestants ont rappelé, à juste titre, que cette primauté doit rester soumise à l’Écriture et au Christ seul.
Ainsi, comme pour Matthieu 16, Jean 21 appelle à une lecture équilibrée : reconnaître le rôle singulier de Pierre et de Rome dans l’histoire, sans en faire une souveraineté absolue. Car le pasteur des brebis n’est qu’un serviteur pardonné, au service du seul vrai Berger, Jésus-Christ, Seigneur de l’Église et de l’histoire.
