Lorsque Paul raconte sa rencontre avec les apôtres de Jérusalem, il emploie un mot d’une grande force : « Jacques, Céphas et Jean, qui sont regardés comme des colonnes » (Ga 2,9). Ainsi parle celui qui fut appelé tardivement, « comme à l’avorton », mais qui sait que la même grâce qui l’a saisi a aussi établi d’autres serviteurs du Christ.
I. Le fondement unique
L’Écriture ne se contredit pas. Paul affirme ailleurs : « Personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ » (1 Co 3,11). Le seul rocher est le Christ, et lui seul bâtit son Église. Les colonnes ne sont donc pas le fondement, mais elles s’élèvent sur lui. Elles ne sont pas la pierre vivante par excellence, mais elles témoignent de sa solidité et soutiennent l’édifice visible.
II. Les colonnes choisies
Et pourtant, Paul reconnaît que Dieu a donné des vocations particulières. Jacques, l’homme de prière, frère du Seigneur, qui présidera l’assemblée de Jérusalem. Jean, le disciple bien-aimé, qui témoignera de l’amour et de la vérité. Et Pierre, Céphas, celui qui a reçu les clefs et le mandat de paître le troupeau. Ces hommes ne sont pas infaillibles — Paul résistera même à Pierre à Antioche —, mais ils sont donnés comme appuis visibles de l’unité. Leur rôle n’est pas d’éclipser le Christ, mais de manifester sa grâce dans l’histoire.
III. L’unité dans la diversité
Il y a ici une sagesse que nous avons trop souvent perdue. D’un côté, certains refusent toute primauté, comme si l’égalité des apôtres interdisait toute vocation singulière. De l’autre, d’aucuns ont fait des colonnes elles-mêmes le fondement, confondant le soutien avec la base. Mais Paul nous montre un équilibre : le fondement est unique, et pourtant l’Église a besoin de colonnes. L’unité vient du Christ, et pourtant elle passe par des ministères visibles.
Conclusion : un édifice vivant
Ainsi, Galates 2:9 nous apprend que Dieu bâtit son Église de manière harmonieuse :
- Le fondement, c’est le Christ confessé par la foi.
- Les colonnes, ce sont les vocations particulières que Dieu suscite pour soutenir et guider son peuple.
Pierre, Jacques, Jean : chacun d’eux fut choisi non pour dominer, mais pour servir, non pour remplacer le Christ, mais pour rendre plus ferme l’édifice spirituel. Et Paul, en les appelant « colonnes », ne s’humilie pas : il reconnaît que la grâce est diverse, mais que le dessein est un.
Ainsi, encore aujourd’hui, l’Église vit de ce double mystère : un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême… mais une variété de dons et de vocations, que l’Esprit suscite pour que l’édifice tienne ferme jusqu’au jour où paraîtra le Christ, la pierre angulaire et le souverain berger.
Pierre, la colonne principale : le regard des Pères de l’Église
Lorsque Paul nomma Jacques, Pierre et Jean des « colonnes » (Ga 2,9), il confessa la diversité des vocations dans l’unité de l’Évangile. Mais, dès les premiers siècles, l’Église a vu en Pierre la colonne première, non pour éclipser les autres, mais parce que le Seigneur lui avait confié des paroles singulières : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Mt 16,18) ; « Pais mes brebis » (Jn 21,17).
I. Le témoignage d’Ignace et d’Irénée
Ignace d’Antioche, au début du IIᵉ siècle, saluait l’Église de Rome comme celle qui « préside dans la charité ». Sans développer encore une théorie papale, il voyait déjà dans la mémoire de Pierre et Paul une dignité particulière qui donnait à cette Église une vocation d’unité.
Irénée de Lyon, à la fin du IIᵉ siècle, affirma que l’Église de Rome devait être reconnue comme la référence, car elle avait conservé la tradition apostolique par la succession de Pierre et Paul. Pour lui, Rome était un point de repère pour toutes les autres Églises, afin de garder l’unité de la foi.
II. Le témoignage d’Origène, de Cyprien et d’Augustin
Origène, grand exégète du IIIᵉ siècle, voyait en Pierre le premier des apôtres, la pierre sur laquelle l’Église se tient, mais il soulignait que tout croyant qui confesse le Christ devient aussi pierre vivante.
Cyprien de Carthage parlait de « la chaire de Pierre » comme d’un principe d’unité. Il affirmait que, si tous les évêques participent également à l’autorité apostolique, Pierre a reçu une primauté de confession qui demeure un signe visible de l’unité.
Augustin, au Ve siècle, insista que le fondement ultime reste le Christ, mais il reconnaissait en Pierre le symbole de l’unité de l’Église : « Pierre, le premier des apôtres, a reçu les clefs, afin que l’unité de l’Église soit figurée en lui ».
III. Une primauté de service et non de domination
Dans ces Pères, la primauté de Pierre n’est pas conçue comme un pouvoir monarchique, mais comme un ministère de service et d’unité. Pierre est une colonne parmi les autres, mais il est la première colonne, celle qui porte le poids de l’entrée, celle qui manifeste visiblement que l’Église repose sur la confession de foi et sur l’amour du troupeau.
Conclusion : la sagesse des Pères
Ainsi, de Paul aux Pères, une ligne se dessine :
- Paul parle de colonnes.
- Jésus confie à Pierre les clefs et le troupeau.
- Les Pères reconnaissent en lui le signe d’unité pour l’ensemble de l’Église.
Certes, les siècles ultérieurs verront des excès : la primauté pétrinienne deviendra papauté monarchique. Mais il est juste de rappeler que, dans l’intention biblique et patristique, Pierre est bien la colonne principale, non pour dominer, mais pour servir ; non pour remplacer le Christ, mais pour manifester son unité au milieu de son peuple.
