On dit de nos jours, avec une assurance péremptoire : « Le christianisme n’est pas une religion, mais une relation. » Ceux qui emploient ce slogan veulent rappeler, et à juste titre, que la foi chrétienne n’est pas un code, une morale ou un système, mais une rencontre vivante avec Jésus-Christ, Sauveur et Seigneur. Ils veulent dire que l’homme n’est pas sauvé par ses œuvres, mais par la grâce seule, reçue par la foi. Et en cela, ils rejoignent l’Évangile des apôtres et le cri de la Réforme.
Mais faut-il, pour exalter la relation, mépriser la religion ? Faut-il, pour sauver l’âme de l’homme, abolir tout ce qui, dans l’histoire, a nourri le peuple chrétien et façonné sa mémoire ?
La religion, au sens noble du mot, n’est pas d’abord un amas de coutumes humaines : c’est le lien sacré qui relie l’homme à son Créateur. Le Moyen Âge, avec ses monastères, ses cathédrales, ses liturgies, a su donner à la société tout entière le sentiment de ce lien. Certes, il y eut des excès : des saints surélevés au rang de médiateurs, des reliques vénérées à la place de la Parole vivante. Mais faut-il jeter dans le mépris les siècles qui ont veillé, nuit et jour, à transmettre l’Écriture, à enseigner le catéchisme, à faire chanter les Psaumes au peuple de Dieu ?
Le christianisme n’est pas moins religion qu’il n’est relation. Les sacrements institués par le Seigneur – baptême et cène – sont des rites, mais des rites chargés de vie, des paroles visibles de la grâce invisible. La prière commune, les chants, les fêtes, sont autant de repères qui façonnent la mémoire du peuple et l’orientent vers le ciel. Supprimer toute religion, c’est risquer de livrer la foi au seul caprice de l’individu et de la réduire à une émotion passagère.
La Réforme n’a pas aboli la religion : elle l’a purifiée. Elle a ôté les idoles pour replacer au centre le Christ seul. Mais elle a gardé le culte, la prédication, les sacrements. Calvin lui-même parlait de la vera religio, la vraie religion. Les Réformateurs savaient qu’une foi sans forme, sans corps, se dissout ; mais qu’une religion sans cœur, sans relation, devient superstition.
Ainsi, ne disons pas : le christianisme n’est pas une religion. Disons : le christianisme est la seule vraie religion, parce qu’il est une relation vivante avec Dieu par Jésus-Christ. Ne séparons pas ce que Dieu a uni. La relation est le cœur battant ; la religion en est le corps, qui donne forme et durée à la foi. L’une sans l’autre est mutilée ; ensemble, elles font de l’Église une réalité visible et invisible, divine et humaine, céleste et terrestre.
La force du christianisme n’est pas d’abolir la religion, mais de l’habiter de la relation vivante avec le Christ. C’est ce que le haut Moyen Âge, malgré ses faiblesses, avait compris en imprégnant toute la vie sociale de ce lien au divin. C’est ce que la Réforme a rappelé, en purifiant ce lien de ses excès. Et c’est ce que nous devons retrouver aujourd’hui : une foi qui soit à la fois cœur et corps, relation et religion, amour du Christ et vie d’Église.
