Le monde ne comprend pas comment l’Église peut bâtir sa vie sur un Christ qu’elle ne voit pas. Les incrédules disent : « Montrez-nous votre Sauveur, et nous croirons ! » Mais Jésus a prononcé une béatitude qui traverse les siècles : « Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru » (Jean 20:29). Ce mot, il l’adressa à Thomas, qui voulait la preuve tangible des sens. Et Jésus proclama alors que le bonheur véritable appartient à ceux qui, sans appui visuel, s’abandonnent à la Parole.
Pierre, qui avait contemplé le Maître de ses yeux, reprend cette béatitude pour l’adresser à ceux qui ne l’ont jamais vu : « Vous l’aimez sans l’avoir vu » (1 Pierre 1:8). L’amour véritable ne naît pas d’une image, mais de la connaissance vivante de sa grâce. Paul ajoute : « Nous ne le connaissons plus selon la chair » (2 Corinthiens 5:16) et « nous marchons par la foi et non par la vue » (v. 7). Quant à Jean, il nous ouvre l’horizon : « Nous le verrons tel qu’il est » (1 Jean 3:2). Entre ces deux visions — celle du temps apostolique et celle de la gloire éternelle — s’étend notre pèlerinage dans l’invisible.
Or, ce pèlerinage a son icône dans l’histoire d’Emmaüs. Deux disciples marchent, le cœur lourd, et Jésus les rejoint. Ils le voient sans le reconnaître. La vue charnelle n’est pas la vision spirituelle. Mais pendant qu’il ouvre devant eux les Écritures, un feu s’allume au-dedans : « Notre cœur ne brûlait-il pas en nous, lorsqu’il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures ? » (Luc 24:32). Puis, à table, il prend le pain, le bénit, le rompt, et leurs yeux s’ouvrent. Mais il disparaît aussitôt. La communion véritable n’est donc pas suspendue à sa visibilité.
Calvin, méditant sur l’essence de l’Église, affirma que la vraie Église se reconnaît à deux marques : la prédication fidèle de la Parole et l’administration droite des sacrements. Or, l’épisode d’Emmaüs réunit ces deux marques : sur la route, le Christ prêche lui-même, exposant les Écritures de façon à enflammer les cœurs ; à table, il célèbre la fraction du pain, figure et gage de la communion avec lui. Là où ces deux réalités sont présentes, disait Calvin, là est l’Église véritable. Et là où se trouve l’Église véritable, là est Christ, selon sa promesse : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Matthieu 18:20).
Ainsi, l’épisode d’Emmaüs est plus qu’un récit consolant : il est un portrait de l’Église en pèlerinage. Nous n’avons pas la vision du visage de Jésus, mais nous avons la flamme de sa Parole et le signe de son pain rompu. Ces deux réalités suffisent pour affirmer qu’il est bien là, invisible mais présent, caché aux yeux de chair mais manifesté aux yeux de la foi.
Calvin définissait les marques de la vraie Église : la prédication fidèle de la Parole et l’administration droite des sacrements. Or, à Emmaüs, nous trouvons ces deux marques réunies par Jésus lui-même : sur la route, il expose les Écritures ; à table, il rompt le pain.
C’est pourquoi, là où la Parole est annoncée fidèlement et les sacrements administrés selon l’institution de Christ, l’Église véritable est présente. Et là où se trouve la véritable Église, Christ est présent, selon sa promesse : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Matthieu 18:20).
Aujourd’hui encore, nous ne voyons pas son visage, mais nous le rencontrons là où brûle la Parole et où est partagé le pain de vie. C’est notre Emmaüs : route de foi, table de communion, attente ardente de sa venue.
Un jour, la prédication cédera à la vision directe, et les sacrements s’effaceront devant la pleine communion. Mais jusque-là, nous marchons comme les disciples d’Emmaüs : nos yeux souvent empêchés, nos cœurs toujours appelés à brûler, nos mains tendues vers le pain de vie, dans l’attente du festin éternel.
