« Si l’Éternel ne bâtit la maison, ceux qui la bâtissent travaillent en vain ; si l’Éternel ne garde la ville, celui qui la garde veille en vain. » (Psaume 127:1)
Il est des temps où l’on voit se lever un zèle nouveau, un enthousiasme communicatif, une ferveur missionnaire qui semble, pour un moment, secouer les torpeurs d’un monde spirituellement endormi. Telle est l’impression que peuvent donner certaines initiatives catholiques contemporaines, comme ce réseau Acutis, né à l’orée de l’année 2022, et dont l’ambition affichée est de faire rayonner le message romain à travers les voies du numérique. Soutenu par le mécénat opulent d’un milliardaire français, Pierre‑Édouard Stérin, ce réseau rassemble des influenceurs jeunes, dévoués et bien équipés, décidés à “réévangéliser la France” par l’image, la parole et l’algorithme.
Le nom du réseau, Acutis, évoque la figure de Carlo Acutis, jeune italien décédé en 2006, béatifié en 2020, et présenté, dans l’imaginaire populaire catholique, comme le “saint patron d’Internet”. Cette référence n’est pas anodine. Elle manifeste un souci stratégique : s’emparer des symboles modernes, les baptiser d’un nom familier, et les soumettre à la puissance d’un projet religieux global.
L’entreprise est habile. Elle se pare d’un langage jeune, d’outils contemporains, de productions léchées. Mais que faut-il en penser à la lumière de l’Écriture ? Quels sont les fondements de ce zèle ? Et quelle voix la foi réformée doit-elle faire entendre au milieu de ce tumulte de contenus et d’évangélistes numériques ?
Il est bon, tout d’abord, de reconnaître la légitimité de désirer que l’Évangile soit proclamé “jusqu’aux extrémités de la terre” (Actes 1:8), et de voir se lever des cœurs passionnés pour annoncer une vérité. Il serait faux de railler un élan sous prétexte qu’il est structuré, financé, ou techniquement préparé. Mais il serait tout aussi dangereux de ne pas en sonder l’esprit, ni d’interroger l’autel sur lequel brûle ce feu.
Ce que l’on observe ici, ce n’est point la prédication pure de la Parole de Dieu, exposée selon les Écritures, centrée sur la croix du Christ, libre de toute alliance avec la puissance terrestre. C’est, au contraire, une entreprise façonnée par une ecclésiologie romaine, portée par un dessein institutionnel, où l’Évangile est toujours entremêlé à une conception sacramentelle, hiérarchique et méritoire du salut.
Il est significatif que le soutien vienne d’un fonds philanthropique, lui-même nourri par une vision de reconquête culturelle et religieuse de la France. L’Église romaine a souvent su allier les forces du pouvoir et de la persuasion, les palais et les monastères, les bulles pontificales et les écoles, pour diffuser son influence. Aujourd’hui, elle sait mobiliser TikTok, Instagram et YouTube, comme hier elle mobilisait le latin et les conciles. Mais ce zèle, si profond soit-il, ne saurait remplacer la puissance vivante de la Parole de Dieu.
Car c’est la Parole seule, sola Scriptura, qui fait naître la foi. Non pas une succession de vidéos rythmées, ni une mise en scène visuelle du sacré, mais la proclamation de Jésus-Christ, Fils de Dieu, mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification, tel que l’Écriture l’enseigne (Romains 4:25).
Le zèle romain, hier comme aujourd’hui, veut ramener les âmes sous l’autorité de l’Église visible, cette mère qui prétend ne pas pouvoir faillir. Mais l’Église véritable, épouse fidèle du Christ, ne conduit pas à elle-même ; elle conduit à l’Écriture, au Christ glorifié, au trône de la grâce, sans intermédiaire autre que le seul Médiateur, Jésus.
Le danger, ici, n’est pas tant dans les caméras ou les studios que dans la confusion des voix. Le monde numérique est un lieu où les symboles deviennent flous, où l’émotion prévaut sur la doctrine, où la forme supplante trop souvent le fond. Il est possible d’y parler de Jésus, tout en y enseignant un évangile déformé. Il est possible d’y prêcher la grâce, tout en la liant aux œuvres. Il est possible d’y invoquer le nom du Seigneur, tout en édifiant une église d’hommes.
Et pourtant, Dieu veille. Il veille sur sa Parole. Il suscite, même au cœur de cette agitation médiatique, des témoins humbles et vrais, qui annoncent la Vérité avec tremblement et foi. Ceux-là ne dépendent ni des milliardaires ni des algorithmes. Ils ne recherchent ni la viralité ni l’approbation. Leur seul appui est l’Écriture, leur seul espoir est Christ, leur seule ambition est la gloire de Dieu.
Le psaume 127 nous le rappelle : “Si l’Éternel ne bâtit la maison, ceux qui la bâtissent travaillent en vain.” On peut donc bâtir, avec zèle, avec intelligence, avec abondance de moyens — et bâtir en vain. Car l’œuvre qui demeure est celle que le Seigneur accomplit. Elle ne repose pas sur l’homme, mais sur Dieu seul.
Puissent donc les Églises fidèles se réveiller, non pour imiter Rome dans sa stratégie médiatique, mais pour se tenir debout dans l’intégrité, pour proclamer avec clarté l’Évangile de la grâce, et pour montrer, par la simplicité du témoignage, que la puissance de Dieu se manifeste dans la faiblesse (2 Corinthiens 12:9).
I. Le Dieu de la providence peut se servir même des instruments imparfaits
L’Écriture elle-même ne méconnaît pas le fait que Dieu peut faire surgir du bien à partir de canaux défectueux.
Paul écrit aux Philippiens :
« Quelques-uns, il est vrai, prêchent Christ par envie et par esprit de dispute ; mais d’autres le prêchent avec des dispositions bienveillantes… Qu’importe ? De toute manière, soit pour l’apparence, soit sincèrement, Christ est annoncé : je m’en réjouis, et je m’en réjouirai encore. » (Philippiens 1:15-18)
Il y a ici un principe : la souveraineté de Dieu est telle qu’il peut faire du bien, même à travers des canaux tordus, tant que le Christ est réellement annoncé, même imparfaitement. Mais il faut noter que Paul parle de Christ annoncé, non d’un autre évangile.
Or, quand ce qui est proclamé n’est pas l’Évangile de la grâce seule, mais une doctrine mêlée de traditions humaines, de mérites, de sacrements et d’autorité pontificale, nous ne sommes plus dans le cas de Philippiens 1, mais dans celui de Galates 1, où l’apôtre déclare :
« Il y en a qui vous troublent, et qui veulent pervertir l’Évangile de Christ. Mais quand nous-mêmes, quand un ange du ciel annoncerait un autre Évangile… qu’il soit anathème ! » (Galates 1:7-8)
II. Un monde sécularisé peut-il bénéficier d’un retour religieux imparfait ?
Il est vrai qu’au sein d’un monde marqué par l’indifférence spirituelle, le relativisme moral, et le rejet des repères chrétiens, toute prise de parole qui évoque Dieu, Jésus, la foi ou même les dix commandements, peut provoquer un sursaut. Des jeunes qui parlent de Jésus sur TikTok, même sans exposer l’Évangile dans sa plénitude, peuvent semer des questions. Des multitudes qui ignorent tout de la Bible peuvent, par curiosité, se rapprocher d’un discours religieux.
Cela est possible. Et la providence divine peut s’en servir. Mais ce n’est pas là un motif de satisfaction pleine. Car ce qui est semé est ce qui, en général, pousse. Or, si ce que les âmes reçoivent n’est pas la vérité de l’Évangile, mais une image faussée de Dieu, un Christ mêlé à une institution, elles risquent d’être vaccinées contre la foi véritable. Elles croiront avoir entendu l’Évangile, alors qu’il leur a été voilé. Elles croiront avoir goûté à la grâce, alors qu’on leur a servi une religion des œuvres.
Dans l’histoire, le protestantisme confessant s’est toujours méfié d’une religion réduite à une ambiance morale ou à un discours chrétien vague, car cela prépare les cœurs à rejeter l’exclusivité du salut par la foi lorsqu’ils l’entendent enfin.
III. La foi réformée ne recherche pas seulement une influence chrétienne sur la société : elle cherche la conversion des âmes
Il faut ici rappeler une distinction fondamentale :
- Il existe une forme de christianisme culturel ou civilisationnel, qui peut être utile pour préserver certaines valeurs (vie, famille, ordre, dignité humaine), mais qui ne sauve pas.
- Et il existe l’Évangile de Jésus-Christ, qui sauve, transforme, régénère.
La mission de l’Église n’est pas d’abord de restaurer une vision chrétienne du monde, mais de proclamer la Parole de Dieu pour la conversion des cœurs. Cette conversion peut ensuite avoir des effets culturels, mais ceux-ci ne sont jamais le but premier.
Ainsi, si une initiative catholique numérique favorise indirectement un questionnement sur la foi, suscite une soif spirituelle, il faut rendre gloire à Dieu pour ce que sa providence accomplit. Mais ce n’est pas une œuvre dont nous pouvons nous satisfaire ou que nous devons appuyer sans discernement. Car la lumière mêlée à l’erreur conduit à la confusion, non à la liberté.
IV. Conclusion : entre joie prudente et vigilance doctrinale
Oui, nous pouvons éprouver une forme de joie prudente, lorsque, dans un monde où Dieu est moqué, certains osent encore parler de Jésus. Mais cette joie doit être aussitôt mêlée de vigilance, car la vérité seule rend libre (Jean 8:32). Et cette vérité, ce n’est pas le nom de Jésus pris seul, ni une ambiance chrétienne, mais la proclamation claire du salut par la croix, la repentance, la foi, et l’œuvre parfaite de Christ.
Jean-Henri Merle d’Aubigné l’avait écrit dans ses Discours sur l’histoire de la Réformation :
« Il ne suffit pas de parler du Christ, encore faut-il annoncer le Christ tel qu’il s’est révélé. Toute réforme qui ne commence pas à la croix est une illusion ; tout réveil qui ne conduit pas à l’Écriture est un songe. »
Qu’il nous soit donc accordé de ne pas mépriser les instruments imparfaits, mais aussi de ne pas confondre l’Évangile avec l’image qu’on en donne. L’histoire a montré qu’il valait mieux un témoignage humble et scripturaire que mille initiatives spectaculaires bâties sur le sable.
