Deux femmes du XIXᵉ siècle dans l’histoire de ma famille

L’histoire d’une famille ne se résume pas aux personnes qui portent le même nom. Elle est aussi façonnée par des hommes et des femmes qui ont vécu bien avant nous, dont nous ignorons parfois tout, mais dont les œuvres continuent de produire des fruits à travers les générations.

En contemplant mon histoire familiale, je suis frappé par la place qu’y occupent deux grandes figures du catholicisme du XIXᵉ siècle : Françoise Cabrini et Jeanne Jugan.

À première vue, rien ne semble les relier. L’une fut une religieuse missionnaire italienne, l’autre une humble Bretonne consacrée au service des personnes âgées pauvres. Elles n’ont jamais exercé le même apostolat. Pourtant, leurs œuvres ont fini par rejoindre la même famille, à des moments différents de son histoire.

Dans les années 1990, j’ai effectué une partie de ma scolarité au lycée Françoise Cabrini, à Noisy-le-Grand.

À cette époque, ce nom ne représentait pour moi que celui de mon établissement scolaire. J’ignorais presque tout de cette femme qui, après avoir quitté l’Italie à la demande du pape Léon XIII, avait fondé les Missionnaires du Sacré-Cœur et consacré sa vie aux migrants, aux enfants, aux malades et à l’éducation.

Sans le savoir, je grandissais dans une institution qui portait la mémoire d’une sainte.

Les années passèrent.

Mon propre itinéraire spirituel me conduisit d’abord dans le protestantisme évangélique, au sein duquel je reçus le baptême et vécus de nombreuses années. Au fil du temps, cependant, l’étude de l’histoire de l’Église, des Pères, des conciles et de la tradition chrétienne m’amena à reconnaître dans l’Église catholique la continuité visible de l’Église fondée par le Christ.

J’embrassai alors la foi catholique et entrepris un parcours de catéchuménat afin d’entrer pleinement dans sa communion.

C’est précisément à cette période qu’un autre événement marqua profondément notre famille.

Ma grand-mère achevait son pèlerinage terrestre.

Son histoire de foi était elle aussi singulière. Contrairement à beaucoup de catholiques de sa génération, elle n’avait pas été baptisée dans son enfance. C’est à l’âge de quinze ans qu’elle découvrit personnellement la foi chrétienne. Elle demanda alors le baptême et entra dans la communion de l’Église catholique, choix qui orienta toute sa vie.

En 2026, au terme de son existence, elle fut accueillie dans une maison des Petites Sœurs des Pauvres, à Bordeaux.

Cette congrégation avait été fondée près de deux siècles plus tôt par Jeanne Jugan, qui avait consacré toute sa vie à offrir aux personnes âgées pauvres un foyer où elles seraient entourées de respect, de tendresse et de prière.

En approfondissant cette histoire, je découvre un autre personnage qui, lui aussi, relie discrètement ces deux femmes : le pape Léon XIII.

Lorsque Jeanne Jugan acheva sa vie en 1879, Léon XIII venait de monter sur le siège de Pierre. Si les Petites Sœurs des Pauvres avaient déjà reçu l’approbation de l’Église quelques années auparavant, leur œuvre continua à se développer sous son pontificat, bénéficiant de son soutien et de celui du Saint-Siège.

Quelques années plus tard, c’est encore Léon XIII qui joua un rôle décisif dans la vie de Françoise Cabrini. Alors qu’elle désirait partir comme missionnaire en Chine, le pape lui demanda de se tourner vers les États-Unis afin de venir en aide aux milliers de migrants italiens qui y vivaient dans des conditions difficiles. Cette décision changea le cours de son existence et donna à son œuvre une dimension internationale.

Ainsi, derrière Françoise Cabrini et Jeanne Jugan apparaît la figure d’un même pasteur de l’Église universelle.

Léon XIII n’a jamais connu ma famille. Pourtant, par son discernement pastoral, par son soutien aux congrégations religieuses et par les orientations qu’il donna à l’Église de son temps, il a contribué, lui aussi, à une chaîne de médiations qui finit par rejoindre notre histoire.

Son influence est discrète mais réelle.

En encourageant l’œuvre de Jeanne Jugan, il a participé à la pérennité de la congrégation qui accueillera ma grand-mère au terme de sa vie.

En envoyant Françoise Cabrini vers la mission qui allait faire sa renommée, il a contribué au développement d’une œuvre éducative dont j’ai bénéficié durant une partie de ma scolarité.

Ainsi, à travers deux saintes du XIXᵉ siècle, c’est aussi le pontificat de Léon XIII qui se trouve mystérieusement inscrit dans l’histoire de ma famille. Une fois encore, je découvre que les décisions prises dans l’Église, parfois à des milliers de kilomètres et plus d’un siècle auparavant, peuvent porter des fruits inattendus dans des existences ordinaires.

Je trouve profondément émouvant que ces deux histoires se rejoignent.

Alors que ma grand-mère terminait sa course, entourée par les filles spirituelles de Jeanne Jugan, je commençais moi-même un nouveau chapitre de ma vie chrétienne en marchant vers la pleine communion avec cette même Église.

Elle arrivait au terme de son pèlerinage.

Je commençais une nouvelle étape du mien.

Et tous deux étions portés, chacun à notre manière, par l’héritage de femmes qui avaient vécu au XIXᵉ siècle.

En prenant du recul, je découvre une étonnante continuité.

Françoise Cabrini a marqué ma jeunesse par une œuvre éducative.

Jeanne Jugan a accompagné les derniers jours de ma grand-mère par une œuvre de charité.

L’une fut présente au commencement de mon histoire.

L’autre fut présente à la fin de celle de ma grand-mère.

Entre ces deux présences s’étendent plusieurs décennies, mais aussi une même fidélité de l’Église à sa mission.

Car aucune de ces deux femmes ne pouvait imaginer que son œuvre atteindrait, plus d’un siècle après sa mort, une famille française ordinaire.

Et pourtant, grâce aux congrégations qu’elles ont fondées, grâce aux religieuses qui leur ont succédé, grâce aux écoles qu’elles ont ouvertes et aux maisons qu’elles ont établies, leur réponse personnelle à l’appel du Christ continue aujourd’hui de porter du fruit.

Cette histoire me rappelle que la sainteté ne s’arrête jamais à celui qui la reçoit.

Lorsqu’une personne répond généreusement à Dieu, cette réponse devient une source de grâce pour des générations qu’elle ne connaîtra jamais.

Ainsi, Françoise Cabrini et Jeanne Jugan, deux femmes de foi du XIXᵉ siècle, se trouvent mystérieusement unies dans l’histoire de ma famille.

L’une a accompagné une partie de ma jeunesse.

L’autre a accompagné les derniers jours de ma grand-mère.

Et au moment même où l’une achevait son pèlerinage terrestre, je redécouvrais à mon tour la richesse de cette Église dont elles avaient consacré toute leur vie à servir la mission.

En contemplant cette convergence, je comprends un peu mieux ce qu’est la communion des saints : une immense histoire de fidélité où les œuvres suscitées par Dieu traversent les générations et rejoignent, souvent sans que nous en ayons conscience, les chemins les plus personnels de nos vies.