Il est une tentation constante de l’esprit humain lorsqu’il contemple les siècles : celle de chercher dans le passé une figure déjà tracée de ce qui vient après. Ainsi, plusieurs lecteurs de l’histoire chrétienne ont cru découvrir dans l’histoire d’Israël la clef entière de l’histoire de l’Église.
Israël, peuple de l’alliance ancienne, avait connu de grands commencements. Sous Josué, la terre promise fut conquise avec une foi ardente. Mais après cette époque héroïque vint le temps des juges : période d’inconstance, d’égarement, d’oppression et de délivrance. Puis vinrent les rois. David et Salomon donnèrent à Israël une splendeur nouvelle ; pourtant, après eux, les royaumes se divisèrent, l’idolâtrie se répandit, et malgré quelques réformes éclatantes — celles d’Ézéchias ou de Josias — la décadence conduisit finalement au jugement et à l’exil.
Ce récit biblique a profondément marqué l’imagination chrétienne. Plusieurs historiens de la Réforme ont pensé reconnaître dans ce drame ancien le modèle même de l’histoire de l’Église. L’âge apostolique fut alors comparé au temps de Josué : époque pure, fervente, conquérante. Les siècles suivants furent assimilés à l’époque des juges et des rois infidèles : temps d’altération progressive de la vérité. Enfin la Réforme apparut comme une restauration semblable aux réformes des rois pieux d’Israël.
Cette manière de lire l’histoire possède une cohérence réelle. Elle naît d’une théologie de l’alliance qui insiste fortement sur l’unité du peuple de Dieu à travers les âges. Si Israël et l’Église ne sont, au fond, qu’une seule et même communauté sous deux économies différentes, alors les rythmes spirituels observés dans l’Ancien Testament peuvent sembler se reproduire naturellement dans l’histoire chrétienne.
Mais cette analogie, si suggestive qu’elle soit, ne peut être appliquée sans discernement.
Car avec la venue du Christ quelque chose de nouveau est apparu dans l’histoire du salut. Le Seigneur n’a pas seulement rassemblé des disciples ; il a fondé son Église. Et cette fondation s’accompagne de promesses qui n’avaient pas été faites de la même manière au peuple de l’ancienne alliance.
« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. »
« Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »
« L’Esprit de vérité vous conduira dans toute la vérité. »
Ces paroles ne sont pas de simples consolations spirituelles ; elles engagent la fidélité même du Christ à l’égard de son Église dans le cours de l’histoire.
Ainsi, si l’on transpose sans précaution le schéma d’Israël à l’Église, une difficulté apparaît aussitôt. Car l’histoire d’Israël est l’histoire d’un peuple qui peut sombrer presque entièrement dans l’infidélité. Les prophètes se plaignent souvent d’être seuls, ou presque seuls, à garder la fidélité à Dieu. Mais l’Église du Christ est-elle appelée à connaître une telle disparition visible de la vérité pendant des siècles ?
La question touche au cœur même de l’ecclésiologie.
Certes, l’histoire de l’Église est loin d’être un chemin paisible. Les passions humaines y ont laissé leurs traces ; des abus, des violences et des obscurcissements s’y rencontrent. Les siècles portent les cicatrices de ces combats. Les chrétiens eux-mêmes ont souvent gémi devant les misères de leur temps.
Mais une chose demeure : l’Église n’a jamais cessé d’exister comme corps visible, porteur de la foi apostolique. À travers les conciles, les évêques, la liturgie, les sacrements et la transmission de la doctrine, la mémoire vivante de l’Évangile a traversé les siècles.
Là se trouve la différence profonde entre la lecture protestante classique de l’histoire et la lecture catholique.
Dans la première, la fidélité de Dieu se manifeste surtout par la conservation d’un reste invisible de croyants dispersés dans l’histoire, même lorsque les structures visibles semblent défaillantes. Dans la seconde, la fidélité divine se manifeste par la permanence historique de l’Église elle-même, malgré les faiblesses de ses membres.
Ainsi, ce que certains historiens ont interprété comme une longue décadence apparaît, dans une autre lumière, comme le développement parfois laborieux mais continu d’un organisme vivant.
L’Église n’est pas une institution figée. Elle est comparable à un arbre planté par le Christ dans le sol de l’histoire. Ses branches s’étendent, ses formes se transforment, ses feuilles tombent et renaissent. Des tempêtes peuvent le secouer. Mais sa racine demeure.
Et cette racine est la promesse du Seigneur.
C’est pourquoi l’histoire de l’Église ne peut être comprise uniquement à la lumière du cycle d’Israël. Elle doit être lue à la lumière du mystère de l’Incarnation et de la Pentecôte. Car depuis ce jour où l’Esprit descendit sur les apôtres, une réalité nouvelle est entrée dans le monde : une communauté visible qui porte à travers les siècles la mémoire vivante du Christ.
Ainsi les siècles ne sont pas seulement le théâtre des faiblesses humaines ; ils sont aussi le lieu où se déploie la fidélité divine.
Et lorsque l’historien contemple cette longue marche — des catacombes de Rome aux basiliques du monde entier, des persécutions de l’Empire aux conciles qui ont défini la foi — il peut reconnaître que, malgré les tempêtes, la parole du Christ demeure.
Le colosse des empires s’effondre, les civilisations passent, les royaumes disparaissent ; mais l’Église, pauvre souvent, blessée parfois, demeure pourtant debout.
Car elle n’est pas seulement l’œuvre des hommes.
Elle est l’œuvre de Dieu dans l’histoire.
