Le canon des Écritures : un débat ancien, une lumière progressive

Dans les controverses nées au XVIᵉ siècle autour du canon biblique, les esprits se sont souvent attachés à quelques témoignages isolés, comme s’ils suffisaient à renverser l’immense édifice de la tradition chrétienne. L’histoire du canon n’est pourtant pas une ligne droite où chaque siècle répéterait mécaniquement le précédent ; elle ressemble davantage à un fleuve dont les eaux profondes demeurent constantes, même si les rives varient et que les courants se croisent.

Il n’est donc pas surprenant que les défenseurs du canon protestant invoquent certains arguments tirés de l’Écriture ou de l’histoire ancienne de l’Église. Ces arguments méritent d’être examinés avec sérieux et respect. Mais lorsqu’on les replace dans leur contexte plus large, ils révèlent souvent des présupposés théologiques implicites qui orientent la lecture de l’histoire.

Trois arguments sont particulièrement fréquents :

  1. l’autorité supposée du canon juif pour définir l’Ancien Testament chrétien ;
  2. le témoignage de certains Pères de l’Église favorables au canon hébraïque ;
  3. l’existence ancienne d’une distinction entre livres « canoniques » et « ecclésiastiques ».

I. Les « oracles de Dieu » confiés aux Juifs

Le premier argument s’appuie sur une parole de l’apôtre Paul :

« Les Juifs ont reçu les oracles de Dieu » (Romains 3,2).

À partir de ce verset, certains concluent que le peuple juif serait l’autorité normative pour déterminer quels livres appartiennent à l’Ancien Testament. L’Église devrait donc adopter le canon fixé dans le judaïsme rabbinique.

À première vue, l’argument paraît solide. Mais il repose sur une interprétation particulière de la parole de Paul.

Paul rappelle ici un privilège historique : le peuple d’Israël a été le dépositaire de la révélation divine dans l’ancienne alliance. Mais il ne dit nullement que ce peuple conservera à jamais l’autorité normative pour définir les Écritures de l’Église.

L’histoire du salut introduit précisément une transition. La révélation confiée à Israël trouve son accomplissement dans le Christ, et le peuple de Dieu s’élargit désormais à l’Église. L’autorité d’interpréter et de transmettre la révélation passe alors au corps apostolique.

Ainsi, lorsque l’on soutient que l’Église doit recevoir son canon de la tradition rabbinique, on introduit implicitement un principe singulier :

l’Église du Christ dépendrait, pour définir ses propres Écritures, d’une communauté religieuse qui ne reconnaît pas le Christ.

Cette conséquence révèle le présupposé fondamental de l’argument : l’idée que l’Église ne possède pas en elle-même l’autorité de discerner le canon, mais doit se soumettre à une autorité extérieure.

Or la tradition chrétienne primitive ne procède pas ainsi. Les premiers chrétiens lisent l’Ancien Testament principalement dans la traduction grecque appelée Septante, qui contient précisément les livres aujourd’hui appelés deutérocanoniques. Les citations de l’Ancien Testament dans le Nouveau Testament proviennent le plus souvent de cette version.

L’Église ne reçoit donc pas passivement un canon fixé ailleurs ; elle reçoit l’Écriture dans la vie liturgique et apostolique qui la porte.


II. Les témoignages de Jérôme et de Grégoire le Grand

Un second argument invoque le témoignage de certains Pères de l’Église, notamment saint Jérôme et saint Grégoire le Grand, qui ont manifesté une préférence pour le canon hébraïque.

Il est vrai que Jérôme, grand traducteur de la Bible latine, attachait une importance particulière au texte hébreu et distinguait parfois certains livres de l’Ancien Testament. De même, Grégoire le Grand utilise à l’occasion une terminologie qui semble marquer une différence de statut.

Mais ces témoignages doivent être lus dans leur contexte.

D’abord, l’opinion d’un Père de l’Église ne constitue pas à elle seule la tradition de l’Église. Les Pères dialoguent, discutent, se corrigent mutuellement. Ainsi, saint Augustin défend explicitement l’autorité scripturaire des livres que Jérôme hésitait à reconnaître pleinement.

Ensuite, ces auteurs eux-mêmes utilisent ces livres dans leur enseignement spirituel et ne proposent jamais de les exclure de la Bible utilisée par l’Église.

Jérôme lui-même les traduit dans la Vulgate, et cette Bible deviendra la Bible de l’Occident chrétien pendant plus d’un millénaire. Si son opinion personnelle avait été normative, la pratique de l’Église aurait été bien différente.

Ainsi, l’argument protestant sélectionne certains témoignages particuliers, mais néglige le consensus pratique de la tradition ecclésiale.


III. La distinction entre livres canoniques et livres ecclésiastiques

Un troisième argument affirme qu’il existait dans l’Église ancienne une distinction entre :

  • livres « canoniques »
  • livres « ecclésiastiques ».

Cette distinction apparaît effectivement chez certains auteurs et sera reprise au début du XVIᵉ siècle par le cardinal Cajetan, célèbre adversaire de Luther.

Cependant, l’interprétation de cette distinction pose problème.

Dans l’Antiquité, les mots canonique et ecclésiastique ne possèdent pas toujours le sens précis qu’ils prendront plus tard dans les débats confessionnels. Ils peuvent désigner des différences de statut, de diffusion ou d’usage, sans signifier nécessairement une exclusion du corpus scripturaire.

La preuve en est simple :

les manuscrits bibliques anciens, les lectures liturgiques et la tradition théologique de l’Église incluent largement ces livres.

Ainsi, lorsque certains auteurs distinguent ces catégories, ils ne proposent pas une Bible à deux vitesses, mais décrivent plutôt des nuances dans la manière dont les livres ont été reçus historiquement.


IV. Le rôle du discernement ecclésial

Ces débats révèlent une question plus profonde :

qui possède l’autorité de reconnaître le canon des Écritures ?

La réponse protestante tend à chercher cette autorité :

  • soit dans la tradition juive,
  • soit dans des témoignages particuliers de l’Antiquité.

La réponse catholique procède autrement. Elle considère que l’Écriture naît et se transmet au sein de la communauté apostolique, et que cette communauté possède la responsabilité de discerner les livres qui expriment authentiquement la révélation.

Le canon n’est donc pas une liste tombée du ciel ; il est le fruit d’un discernement ecclésial guidé par la tradition vivante de l’Église.

Lorsque les controverses du XVIᵉ siècle ravivent les débats anciens, l’Église réaffirme solennellement la liste des livres bibliques. Ce geste ne crée pas un canon nouveau ; il clarifie une tradition déjà largement reçue.

V. Le témoignage du concile de Florence

Un élément historique souvent négligé dans les débats est la définition du canon donnée au XVe siècle par le Concile de Florence.

Dans la bulle Cantate Domino (1442), ce concile énumère explicitement les livres de l’Écriture. La liste correspond exactement au canon reconnu aujourd’hui par l’Église catholique, incluant :

  • Tobie
  • Judith
  • Sagesse
  • Siracide
  • Baruch
  • 1 et 2 Maccabées.

Ce témoignage est historiquement significatif pour une raison simple :

il précède la Réforme d’environ un siècle.

Ainsi, lorsque le Concile de Trente définira solennellement le canon en 1546, il ne créera pas une nouveauté doctrinale destinée à répondre à Luther. Il confirmera une tradition déjà affirmée dans la vie de l’Église et déjà formulée dans un concile œcuménique.


Conclusion

Ainsi, les arguments avancés pour défendre le canon protestant reposent souvent sur des éléments historiques réels. Mais ils tirent de ces éléments des conclusions qui dépassent ce que l’histoire permet réellement d’affirmer.

Ils supposent implicitement :

  • que l’Église ne possède pas en elle-même l’autorité de discerner l’Écriture ;
  • que l’autorité décisive doit être cherchée ailleurs, dans le judaïsme rabbinique ou dans des opinions individuelles de l’Antiquité.

La perspective catholique, au contraire, voit dans l’histoire du canon le signe de la continuité de l’Église à travers les siècles. L’Écriture et l’Église ne sont pas deux réalités séparées ; elles appartiennent au même mystère.

Car les livres saints ne sont pas seulement des textes transmis par le passé :
ils sont les paroles vivantes que l’Église, génération après génération, reconnaît comme la voix du Seigneur qui continue de parler à son peuple.

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