Il est des phrases qui, lues rapidement, paraissent paisibles, presque techniques ; et pourtant elles contiennent une architecture théologique entière. Ainsi cette déclaration du Catéchisme de l’Église catholique, reprenant l’enseignement de Dei Verbum du Concile Vatican II :
« Il en résulte que l’Église […] ne tire pas de la seule Écriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation. C’est pourquoi l’une et l’autre doivent être reçues et vénérées avec égal sentiment d’amour et de respect. »
Pour l’oreille formée au principe du Sola Scriptura, cette phrase peut sonner comme une audace, sinon comme une rupture. Et pourtant, elle ne diminue pas l’Écriture ; elle éclaire la condition concrète de son autorité dans l’histoire.
I. La certitude n’est pas le texte seul
Le Catéchisme ne nie ni l’inspiration divine ni la plénitude du témoignage scripturaire. Il ne suggère aucune déficience du texte sacré. Il affirme autre chose : que la certitude ecclésiale sur l’ensemble de la Révélation ne dérive pas de la seule Écriture prise isolément.
Il faut ici distinguer deux réalités :
- Le contenu révélé.
- La certitude que l’Église possède à son sujet.
Un texte peut être parfait dans son origine divine ;
mais la certitude que ce texte est canonique, inspiré, correctement interprété, requiert une médiation.
Ainsi, l’Écriture n’existe jamais dans le vide. Elle est reçue, reconnue, interprétée.
II. Les règles herméneutiques : nécessaires, mais non souveraines
Le monde issu de la Réforme a développé avec rigueur des principes herméneutiques sérieux :
- respect du contexte,
- attention à la grammaire,
- cohérence interne,
- analogie de la foi.
Il serait injuste d’en minimiser la valeur. L’honnêteté intellectuelle et la discipline exégétique sont des exigences chrétiennes.
Mais la question demeure :
ces règles suffisent-elles à produire une certitude ecclésiale commune ?
L’histoire montre que des lecteurs pieux, compétents et sincères ont tiré de la même Écriture des conclusions divergentes sur des points majeurs : Eucharistie, baptême, structure de l’Église, grâce.
La méthode n’était pas absente.
La bonne volonté non plus.
Ce qui manquait, c’était une instance capable de trancher définitivement.
III. L’Écriture née dans une Tradition
Avant que le canon ne soit solennellement reconnu dans les synodes d’Hippone et de Carthage, l’Église vivait déjà de la foi apostolique.
La prédication précédait l’écrit.
La liturgie précédait le canon fixé.
La communauté précédait la délimitation formelle des livres.
Ainsi, la Révélation ne fut jamais confiée à un livre isolé, mais à un peuple.
La Tradition, dans la compréhension catholique, n’est pas un supplément humain ; elle est la mémoire vivante de l’enseignement apostolique.
IV. « Égal sentiment d’amour et de respect »
L’expression peut surprendre : Écriture et Tradition doivent être reçues « avec égal sentiment d’amour et de respect ».
Il ne s’agit pas de deux sources concurrentes.
Il s’agit d’un unique dépôt transmis selon deux modes.
Ce que l’on vénère n’est pas une autorité humaine parallèle à la Bible, mais l’action continue de l’Esprit Saint dans l’Église.
Car si l’Écriture est inspirée, la promesse de l’assistance divine n’a pas cessé avec la clôture du canon.
V. L’insuffisance de l’herméneutique isolée
On peut formuler la tension ainsi :
- Les règles herméneutiques sont nécessaires.
- L’honnêteté intellectuelle est indispensable.
- Mais elles ne garantissent pas l’unité visible de la foi.
Elles éclairent l’intelligence ;
elles ne fondent pas à elles seules une certitude commune et normative.
Si la Révélation doit être non seulement connue, mais conservée intacte et proclamée avec autorité, alors elle requiert une médiation institutionnelle.
Le Magistère, dans la perspective catholique, n’est pas un rival de l’Écriture ; il est la condition historique de sa pleine autorité normative.
VI. Une question christologique
En arrière-plan, une interrogation demeure :
Le Christ a-t-il voulu laisser seulement un texte, ou une Église vivante ?
Si l’Église est réellement « colonne et soutien de la vérité » (1 Tm 3,15), alors il est cohérent qu’elle ne tire pas sa certitude de la seule lecture du texte, mais de l’assistance promise par son Seigneur.
Ainsi, l’autorité de l’Écriture n’est pas diminuée ; elle est insérée dans un organisme vivant.
Conclusion
Rejeter la suffisance formelle de l’Écriture ne signifie pas en diminuer la grandeur.
Cela signifie reconnaître que la Révélation n’est pas un objet livré à l’analyse méthodique seule, mais un don confié à une Église.
Les règles herméneutiques et l’honnêteté intellectuelle sont nécessaires ;
mais pour accéder à la Révélation avec certitude ecclésiale, elles ne sont pas suffisantes.
Car la Parole de Dieu n’a pas été donnée pour régner dans le silence d’un texte isolé, mais pour vivre dans le corps d’une communauté gardée par l’Esprit.
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