Il est des phrases des Pères de l’Église qui, arrachées à leur contexte, deviennent des pierres de polémique. L’une d’elles, souvent invoquée dans les controverses ecclésiologiques modernes, est tirée de l’œuvre de Jérôme de Stridon : lorsqu’il affirme que la distinction entre l’évêque et le presbytre, et en particulier l’épiscopat unique dans une Église locale, n’est pas de droit divin, mais relève d’une coutume de l’Église. À première lecture, certains y voient un argument décisif contre la continuité épiscopale et contre la légitimité du modèle catholique. Pourtant, une lecture attentive, historique et théologique, conduit à une conclusion fort différente.
I. Que signifie « de droit divin » chez saint Jérôme ?
Il importe d’abord de préciser le langage. Dire qu’une réalité n’est pas de droit divin ne signifie nullement qu’elle serait arbitraire, illégitime ou purement humaine au sens d’une invention tardive et discutable. Dans la tradition patristique et canonique, le droit divin désigne ce qui est explicitement institué par le Christ ou les Apôtres par un commandement formel et immuable. À l’inverse, ce qui n’est pas de droit divin peut relever d’un droit ecclésiastique, c’est-à-dire d’une institution née dans l’histoire, sous l’action de l’Esprit Saint, par le discernement de l’Église.
Saint Jérôme s’inscrit clairement dans cette seconde catégorie. Lorsqu’il évoque l’ancienne collégialité des presbytres et l’émergence progressive d’un évêque unique dans chaque cité, il ne dénonce pas une déviation, mais décrit un développement. Il reconnaît que, face aux divisions, aux schismes et aux rivalités, l’Église a jugé bon d’établir un principe visible d’unité : un évêque, garant de la communion locale.
II. La coutume : non pas faiblesse, mais autorité vivante de l’Église
Chez Jérôme, le mot coutume n’a rien de péjoratif. Il désigne une pratique reçue, éprouvée, stabilisée par l’usage universel de l’Église. Or, cette coutume n’est pas née d’un caprice, mais d’un besoin vital : préserver l’unité de la foi et la paix ecclésiale. La coutume devient ainsi l’expression concrète de l’autorité de l’Église, qui n’est pas une autorité concurrente de Dieu, mais son instrument.
Dans cette perspective, affirmer que l’épiscopat unique est une coutume de l’Église revient à reconnaître que l’Église a reçu du Christ non seulement un contenu de foi, mais aussi une mission de gouvernement et de discernement. Elle n’est pas une simple conservatrice de formes figées ; elle est un corps vivant, appelé à organiser sa vie visible en fidélité à l’Évangile.
III. Continuité et possibilité de développement
Une conséquence importante découle de cette vision : si l’épiscopat unique relève du droit ecclésiastique, l’Église pourrait, en théorie, en ajuster les formes. Mais cette possibilité abstraite ne doit pas être confondue avec une légitimité immédiate à le remettre en cause. Le principe catholique n’est pas celui de la réforme par rupture, mais de la réforme dans la continuité.
Saint Jérôme n’invite jamais à abolir l’épiscopat ; il le pratique, il le reconnaît, il s’y soumet. Il constate simplement que la forme historique a émergé progressivement. Dès lors, tant que l’Église, dans son discernement universel, n’a pas jugé bon de revenir à une autre organisation, il n’est ni prudent ni fidèle de s’arroger ce droit au nom d’une reconstruction idéalisée du passé.
IV. La question décisive : qui a autorité pour réformer ?
C’est ici que se situe le point de divergence fondamental avec la Réforme. Les réformateurs, s’appuyant sur certaines affirmations patristiques — dont celles de Jérôme — estiment pouvoir remettre en cause une forme institutionnelle reçue depuis des siècles pour lui substituer un autre modèle, en l’occurrence le modèle collégial presbytérien. Or, ce geste ne porte pas seulement sur une organisation pratique ; il engage une conception de l’autorité dans l’Église.
Dans la perspective catholique, si une institution relève de la coutume de l’Église universelle, seule cette Église, dans sa continuité historique et visible, peut en juger. Une communauté particulière, fût-elle animée des meilleures intentions spirituelles, ne peut se substituer à l’ensemble du corps ecclésial pour décider de ce qui doit être conservé ou aboli.
V. Saint Jérôme, témoin d’une Église une et visible
L’ironie de l’histoire est que saint Jérôme, souvent convoqué contre l’épiscopat, est en réalité l’un de ses témoins les plus lucides. Il sait que l’unité visible n’est pas donnée une fois pour toutes ; elle doit être protégée, parfois au prix de décisions disciplinaires fortes. L’évêque unique n’est pas, chez lui, un absolutisme sacralisé, mais un service rendu à la communion.
Ainsi, loin d’ouvrir la voie à une remise en cause radicale de la structure épiscopale, Jérôme rappelle une vérité plus profonde : l’Église vit d’un équilibre entre institution et charisme, entre fidélité à l’origine et discernement historique. Toucher à cet équilibre sans l’autorité qui en est garante, c’est risquer de substituer à l’unité patiemment construite une pluralité concurrente.
Conclusion
Dans l’esprit de Jean-Henri Merle d’Aubigné, on pourrait dire que l’histoire de l’Église n’est pas celle d’un édifice tombé du ciel tout achevé, mais celle d’une maison bâtie pierre après pierre, sous le regard de Dieu. Saint Jérôme nous apprend que certaines pierres ont été taillées dans le temps ; mais il nous apprend aussi que ce travail appartient à l’Église elle-même. Revenir au passé contre le jugement du présent ecclésial, ce n’est pas fidélité, c’est isolement. La véritable réforme ne naît pas d’une contestation solitaire, mais d’une obéissance confiante à l’autorité vivante que le Christ a laissée à son Église.
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