L’Écriture sainte ne juxtapose jamais les figures au hasard. Elle les place les unes en regard des autres, comme des miroirs où se répondent l’appel de Dieu et la liberté de l’homme, la grâce offerte et la grâce reçue. Ainsi, après avoir contemplé en Jésus-Christ le Roi véritable — non point élevé par les hommes, mais envoyé par le Père — la lumière du récit biblique ne s’éteint pas : elle se prolonge dans ceux que ce Roi appelle, qu’Il choisit, qu’Il oint et qu’Il envoie.
Car le Christ ne règne pas seul. Dans le dessein mystérieux de Dieu, le Royaume n’est pas une souveraineté solitaire, mais une communion vivante. Le Roi associe à son œuvre des hommes pris dans la poussière du monde, qu’Il élève, non pour leur propre gloire, mais pour qu’ils deviennent serviteurs et ambassadeurs de son Royaume.
C’est pourquoi l’Écriture nous fait d’abord rencontrer Saül, fils de Kis, arraché à une course ordinaire — la recherche d’ânesses perdues — pour être conduit vers une vocation royale. L’onction d’huile descend sur lui par la main du prophète Samuel ; l’Esprit du Seigneur le saisit ; un cœur nouveau lui est donné. Tout est grâce, tout est don. Et pourtant, cette grâce peut être résistée. L’onction reçue n’est pas une garantie magique : elle appelle une fidélité humble et persévérante.
Puis, plus loin dans l’histoire du salut, surgit un autre Saül, issu de la même tribu de Benjamin, mais vivant sous une Alliance accomplie, éclairée par la Croix et la Résurrection. Zélé, sincère, ardent défenseur de ce qu’il croit être la volonté de Dieu, il persécute l’Église sans comprendre qu’il s’attaque au Corps même du Christ. Jusqu’au jour où la lumière venue d’en-haut l’arrête sur le chemin de Damas.
Le contraste est saisissant.
Le premier Saül est oint par l’huile sainte, mais finit par se refermer sur lui-même, par préférer sa propre prudence à l’obéissance, sa crainte des hommes à la crainte de Dieu.
Le second Saül est frappé à terre, dépouillé de toute assurance, aveuglé pour être enfin éclairé ; et de ses lèvres jaillit cette prière qui marque toute vocation authentique :
« Seigneur, que veux-tu que je fasse ? »
Ici se révèle la différence décisive entre une élection reçue extérieurement et une vocation accueillie intérieurement. Car, dans la perspective chrétienne, être appelé ne signifie pas seulement être choisi ; cela signifie être transformé. La grâce ne supprime pas la liberté, mais elle la sollicite, l’ouvre, l’ordonne. L’homme cesse de se posséder lui-même pour appartenir au Christ.
Paul devient ainsi l’image achevée de la vocation chrétienne :
non une exaltation de soi, mais une dépossession ;
non une initiative humaine, mais une réponse ;
non une mission auto-proclamée, mais un envoi reçu et confirmé dans l’Église.
Car l’appel chrétien n’est jamais une construction solitaire. Il ne procède ni du mérite, ni de la seule aspiration intérieure, ni d’un élan religieux individuel. Il est une rencontre réelle avec le Christ vivant ; il est une parole venue d’en-haut ; mais il est aussi, inséparablement, une médiation ecclésiale. Paul n’est pas envoyé sans Ananie ; il n’est pas baptisé sans l’Église ; il n’exerce pas son apostolat sans être reconnu et envoyé par les apôtres.
Ainsi se révèle la sagesse divine : la grâce saisit l’homme intérieurement, mais elle l’insère extérieurement dans le Corps du Christ. L’onction de l’Esprit ne contourne pas l’Église ; elle la fait vivre.
Dès lors, ce récit ne concerne plus seulement un roi ancien ni même la seule conversion éclatante d’un apôtre. Il nous concerne, nous. Il parle à l’Église tout entière, appelée à marcher dans cette même dynamique : recevoir la grâce, y consentir librement, et la laisser porter du fruit dans l’obéissance de la foi.
Car l’Église n’est pas une assemblée de volontaires, mais un peuple appelé ; non une œuvre humaine, mais un mystère divin confié à des hommes. Et chaque vocation chrétienne, qu’elle soit laïque, sacerdotale ou consacrée, s’inscrit dans cette même logique : une onction reçue, une liberté engagée, une mission confiée.
C’est à cet appel que nous sommes conviés à prêter l’oreille — non comme spectateurs d’une histoire passée, mais comme membres vivants du Royaume qui vient.
