Introduction – Un témoin aux frontières du monde chrétien
Lorsque l’on invoque saint Jérôme, on convoque une figure singulière, presque à part dans la constellation des Pères de l’Église. Moine austère, polémiste redoutable, exégète incomparable, Jérôme est aussi un homme de frontières — frontières géographiques, culturelles, ecclésiales.
Né vers 347 à Stridon, aux confins de la Dalmatie et de la Pannonie, il appartient à ce monde latin encore jeune, encore en dialogue constant avec l’Orient grec. Sa formation le conduit à Rome, puis à Trèves, Antioche, Constantinople, avant de s’établir définitivement à Bethléem, au plus près des Écritures qu’il traduira dans la langue de l’Occident. Sa vie épouse ainsi la géographie de l’Église antique : Rome et l’Orient, l’ascèse et la controverse, la tradition reçue et l’intelligence critique.
C’est depuis ce lieu d’entre-deux que Jérôme écrit. Ses lettres, souvent circonstancielles, répondent à des questions concrètes, à des tensions ecclésiales précises, et non à un projet systématique d’ecclésiologie. Parmi elles, la Lettre à Évagre (Ep. 146) occupe une place particulière : elle est devenue, à travers les siècles, un texte-clé dans les débats sur la nature de l’épiscopat.
Les réformés y voient parfois la preuve que le modèle presbytérien serait plus ancien que l’épiscopat monarchique, et donc plus fidèle à l’Église primitive. Or une telle lecture, si elle s’appuie sur des affirmations réelles de Jérôme, en détourne profondément le sens, au point de lui faire dire ce qu’il n’a ni voulu ni pensé.
I. Le contexte de l’écrit : une réponse pastorale, non un manifeste ecclésiologique
Saint Jérôme n’écrit pas pour refonder l’Église.
Il répond à une question précise, dans un contexte de rivalités ministérielles et de tensions disciplinaires.
À la fin du IVᵉ siècle, certaines communautés connaissent des conflits entre clercs : préséances contestées, autorité disputée, appropriation des fidèles. Jérôme rappelle alors un fait historique bien connu de l’Église ancienne : dans les premiers temps, les termes évêque (episkopos) et presbytre (presbyteros) ont pu désigner les mêmes hommes, et la gouvernance fut initialement collégiale.
Mais ce rappel n’est ni nostalgique, ni normatif.
Il est explicatif.
Jérôme ne dit pas : « voilà le modèle que l’Église aurait dû conserver ».
Il dit : « voilà pourquoi l’Église a évolué ».
Il explique que, pour prévenir les schismes, l’Église a progressivement reconnu un seul évêque comme principe personnel de l’unité. Autrement dit, Jérôme ne dénonce pas une dérive : il justifie une maturation.
II. Collégialité ancienne et continuité épiscopale : absence de rupture
Il est essentiel de le souligner avec force :
la collégialité primitive n’est pas, chez Jérôme, l’opposé de l’épiscopat, mais son germe.
Même dans la phase ancienne qu’il décrit :
- il y a une fonction de surveillance,
- une responsabilité doctrinale,
- une présidence réelle, même si elle n’est pas encore institutionnellement fixée.
La continuité épiscopale ne repose donc pas sur :
- une identité terminologique,
- ni sur une forme juridique figée dès l’origine,
mais sur la continuité d’une mission : garder la foi, maintenir l’unité, transmettre ce qui a été reçu des apôtres.
Le passage à un évêque unique par Église locale n’est pas une rupture, mais une concentration personnelle d’une charge déjà existante. Jérôme le reconnaît, l’explique et l’assume. Il vit lui-même dans une Église pleinement épiscopale, sans jamais en contester la légitimité.
III. Le malentendu réformé : de l’histoire à la normativité
Le point de bascule se situe ici.
Les réformés font de l’analyse historique de Jérôme un critère normatif :
ce qui est ancien serait plus conforme à l’Évangile,
ce qui apparaît plus tard serait suspect.
Or ce raisonnement est étranger à la pensée patristique.
Pour les Pères — et Jérôme ne fait pas exception — l’Église est un corps vivant, conduit par l’Esprit Saint dans l’histoire. Elle peut :
- commencer dans des formes simples,
- traverser des phases transitoires,
- stabiliser certaines structures pour rester fidèle à sa mission.
Ainsi, l’ancienneté ne vaut pas en soi comme norme.
La fidélité, oui.
IV. « Non de droit divin, mais de coutume » : une formule souvent mal comprise
Reste la phrase la plus souvent invoquée :
la distinction entre évêque et presbytre ne serait pas de droit divin, mais de coutume ecclésiale.
Il faut ici entendre Jérôme avec précision.
Pour lui, dire qu’une pratique n’est pas explicitement de droit divin ne signifie nullement :
- qu’elle serait arbitraire,
- qu’elle serait illégitime,
- qu’elle pourrait être librement abolie.
Dans le langage des Pères, une coutume de l’Église universelle, reçue, stabilisée et féconde, possède une autorité réelle, précisément parce qu’elle est le fruit du discernement ecclésial sous la conduite de l’Esprit.
Jérôme ne sépare jamais l’Écriture de l’Église vivante.
Il ne connaît pas l’opposition moderne entre institution humaine et volonté du Christ.
Pour lui, ce que l’Église entière a reconnu comme nécessaire à l’unité participe de l’économie divine, même si cela n’est pas formulé comme un commandement explicite.
V. L’ecclésiologie de saint Jérôme : une Église visible, hiérarchique et reçue
Enfin, il faut replacer Jérôme dans son ecclésiologie globale.
Il reconnaît :
- l’autorité des évêques,
- la structure hiérarchique de l’Église,
- la nécessité de la communion visible.
Il n’a jamais défendu :
- une Église gouvernée uniquement par des assemblées,
- une égalité structurelle durable entre ministres,
- ni une remise en cause du principe personnel de présidence.
L’invoquer pour justifier le presbytérianisme réformé revient donc à arracher une phrase à son sol ecclésial, à la lire avec des catégories postérieures, étrangères à son univers.
Conclusion – Saint Jérôme, témoin de continuité et non de rupture
Saint Jérôme ne peut être invoqué pour justifier le modèle presbytérien réformé.
Il atteste une phase ancienne de collégialité, mais il en montre aussi les limites et la maturation nécessaire.
Il ne nie pas la continuité épiscopale ; il l’explique.
Il ne relativise pas l’épiscopat ; il en éclaire la genèse.
Le véritable désaccord n’est donc pas historique, mais ecclésiologique :
entre une vision où l’Église est un corps guidé par l’Esprit dans le temps,
et une vision qui ne reconnaît comme normatif que ce qui est explicitement fixé à l’origine.
Saint Jérôme, témoin exigeant et parfois rugueux de la Tradition, appartient sans ambiguïté à la première.
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