Il est des époques qui ne rompent pas ouvertement avec la foi chrétienne, mais qui continuent à vivre de ses héritages tout en refusant d’en reconnaître la source. Elles conservent les formes, parfois même les valeurs, mais se détournent du principe vivant qui les a engendrées. Ainsi en est-il de notre modernité tardive, que plusieurs observateurs décrivent moins comme un rejet du christianisme que comme un déni : l’usage des fruits, mais le refus de la racine.
Pour comprendre cette situation, il est éclairant de revenir à une controverse ancienne, dont les échos n’ont cessé de résonner à travers les siècles. L’opposition entre Érasme et Martin Luther, souvent invoquée comme une simple querelle de théologiens, révèle en réalité deux manières distinctes de penser l’homme devant Dieu.
D’un côté, l’humaniste de Rotterdam, soucieux de réformer les mœurs, confiant dans les ressources de l’éducation et de la raison, inquiet des excès du pessimisme anthropologique. De l’autre, le moine saxon, bouleversé par la radicalité du péché, proclamant l’impuissance de la volonté humaine et l’absolue gratuité de la justification. Entre ces deux figures, ce n’est pas seulement une divergence de tempérament qui se dessine, mais une tension profonde au cœur même de la chrétienté occidentale.
Or la modernité, dit-on, a tranché. Elle aurait choisi Érasme contre Luther, l’autonomie contre la grâce, le libre arbitre contre le serf arbitre. Elle aurait parié sur l’homme capable de se déterminer lui-même, de se fonder par sa raison et sa volonté, reléguant la dépendance à l’égard de Dieu dans la sphère privée, sinon dans l’oubli.
Cette lecture contient une part de vérité. Il est indéniable que l’époque moderne a exalté l’homme comme mesure de toute chose, et qu’elle a progressivement substitué à la grâce reçue une dignité produite, à la vocation une auto-construction, à la créature un sujet souverain. En ce sens, la critique adressée par la foi confessante demeure salutaire : l’homme n’est pas sa propre origine, il est appelé à recevoir avant de vouloir, à accueillir avant de produire.
Mais l’histoire oblige à plus de nuance. Car l’alternative ainsi posée — humanisme ou grâce, liberté ou dépendance — ne correspond pas à la tradition la plus ancienne de l’Église. Bien avant Érasme et Luther, les Pères avaient confessé à la fois la gravité du péché et la réalité de la liberté, la nécessité absolue de la grâce et la responsabilité réelle de l’homme. La liberté n’y était ni divinisée ni abolie, mais comprise comme blessée, appelée à être guérie et élevée.
En outre, la modernité ne s’est pas contentée d’écarter la Réforme. Elle a aussi intériorisé certaines de ses catégories, tout en les détachant de leur cadre théologique et ecclésial. Le primat de la conscience individuelle, la subjectivisation du rapport à la vérité, la fragilisation de l’autorité visible ont contribué, souvent malgré les intentions de leurs promoteurs, à préparer un monde où la foi devient affaire privée et la norme morale une construction humaine.
Ainsi, la modernité n’est pas seulement un choix contre Luther ; elle est le fruit d’une désagrégation progressive de l’unité chrétienne, où la grâce s’est trouvée séparée de ses médiations, la foi de l’Église, et la vérité de toute autorité visible.
Le scandale chrétien demeure pourtant. Il n’a pas disparu. Il réside toujours dans cette affirmation que l’homme ne se sauve pas lui-même, qu’il reçoit la vie avant de la façonner, qu’il est incorporé à un Corps avant de se penser individu. Mais ce scandale ne peut être pleinement compris en dehors de l’Église, lieu vivant où la grâce se donne, se transmet et se célèbre.
Car ce que l’homme reçoit n’est pas seulement une déclaration, mais une vie ; non seulement un pardon, mais une communion ; non seulement une parole, mais un Corps. Là où la transcendance est détachée de l’histoire, et la grâce séparée de l’Église, la norme finit toujours par se vider de sa source.
Le véritable déni du christianisme ne commence donc pas seulement avec l’humanisme sans Dieu, mais chaque fois que la foi est réduite à une relation désincarnée, privée de mémoire, de sacrements et de tradition vivante. Et c’est peut-être là, aujourd’hui encore, que se joue l’enjeu décisif.
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