Il est une heure dans l’histoire du monde où tout semble finir, et où pourtant tout commence. Le ciel s’assombrit, la terre se tait, et l’homme croit assister à l’effondrement de toute espérance. Au sommet du Golgotha, la Croix s’élève, signe d’infamie pour les hommes, trône de gloire pour Dieu. Autour d’elle, la foule se disperse, les voix se taisent, les disciples ont fui. Mais il reste quelques silhouettes immobiles, silencieuses, fidèles jusqu’au bout.
« Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère… et le disciple qu’il aimait. »
Ainsi l’Évangile selon saint Jean introduit l’une des scènes les plus graves et les plus fécondes de toute l’histoire chrétienne. Rien n’y est superflu ; rien n’y est anecdotique. À l’instant même où la vie terrestre du Christ touche à son terme, une œuvre nouvelle s’accomplit, discrète, presque cachée, mais décisive pour l’avenir de l’Église.
Marie est là. Elle ne parle pas. Elle ne proteste pas. Elle ne s’effondre pas. Elle se tient debout. Depuis l’Annonciation, elle a appris que la Parole de Dieu ne se comprend pas d’abord, mais se reçoit ; non dans l’agitation, mais dans le silence du cœur. Selon l’expression de l’Évangile, elle a « gardé toutes ces choses ». À la lumière des travaux de Pierre Perrier, cette attitude prend une profondeur nouvelle : Marie apparaît comme la mémoire vivante de l’œuvre de son Fils, la gardienne silencieuse de la Parole incarnée, transmise d’abord non par l’écrit, mais par la vie.
À ses côtés se tient Jean, le disciple bien-aimé. Non point choisi pour sa force, ni pour son éloquence, mais pour sa capacité à demeurer. Là où d’autres ont fui, il reste. Là où tout semble perdu, il reçoit. Car l’Évangile ne se transmet pas seulement par des discours, mais par une fidélité patiente, capable d’accueillir ce qui dépasse l’intelligence humaine.
Alors Jésus parle. Ce ne sont plus les longues paraboles des chemins de Galilée, ni les discours solennels du Temple. Ce sont des paroles brèves, solennelles, irrévocables. Des paroles de testament.
« Femme, voici ton fils.
Voici ta mère. »
À vue humaine, il s’agirait d’un simple souci filial : confier une mère à un ami. Mais à l’heure de la Croix, rien n’est simplement humain. Selon la lecture de Pierre Perrier, ces paroles s’inscrivent dans la tradition sémitique des paroles fondatrices, destinées à être mémorisées, transmises, portées par la vie même de ceux qui les reçoivent. Jésus n’écrit rien. Il institue.
En un instant, une relation nouvelle naît. Marie reçoit un fils qui n’est pas né de sa chair. Jean reçoit une mère qui n’est pas la sienne selon le sang. Et dans cette relation nouvelle se dessine déjà le visage de l’Église : une famille née de la Croix, fondée non sur la généalogie humaine, mais sur l’accueil de la Parole.
Marie devient alors, non par titre honorifique mais par mission, la mère de ceux qui croient. Jean devient le premier de cette descendance spirituelle, chargé de recevoir, de garder et de transmettre ce qu’il a vu et entendu. Ainsi s’opère, au pied de la Croix, le passage mystérieux de la présence visible du Christ à la Tradition vivante de l’Église.
Pierre Perrier nous invite ici à entendre ce que l’Occident a souvent oublié : l’Évangile n’est pas né d’abord d’un livre, mais d’une mémoire. Et cette mémoire, à l’heure suprême, Jésus la confie à deux personnes unies par la Croix : la Mère et le disciple. L’une a porté la Parole dans sa chair ; l’autre la portera dans le témoignage. Entre eux, l’Église prend forme, avant même la Résurrection, avant même la Pentecôte.
Lorsque Jean ajoute, avec une sobriété saisissante : « Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui », il ne décrit pas seulement un geste domestique. Il indique que la Parole confiée à Marie va désormais demeurer au cœur de la communauté croyante. Ce « chez lui » est déjà plus qu’une maison : c’est le lieu intérieur où la Tradition s’enracine avant de s’écrire.
Ainsi, au moment où tout semble s’achever, Jésus fonde silencieusement ce qui ne périra pas. La Croix devient le berceau de l’Église. Marie, la gardienne de la mémoire. Jean, le témoin fidèle. Et la Parole, remise aux hommes, non comme un texte isolé, mais comme une vie à transmettre.
Tel est le mystère de Jean 19, éclairé par la réflexion de Pierre Perrier : une scène dépouillée, presque immobile, mais dont le rayonnement traverse les siècles. Là, au pied de la Croix, naît cette Église qui, jusqu’à la fin des temps, vivra de la Parole reçue, gardée et transmise dans l’esprit même de son Seigneur.
