L’Écriture face à l’Église, ou l’Écriture au sein de l’Église ?

réflexion sur le texte de Pierre Courthial : L’Écriture, Traité d’Alliance

Il faut rendre à César ce qui est à César, et à la Réforme ce qui appartient en propre à son génie. Le texte de Pierre Courthial se tient avec une remarquable droiture dans la ligne même de la Réformation. Il en épouse la logique, il en prolonge l’intuition maîtresse, il en manifeste la cohérence interne avec une rigueur presque exemplaire. Rien ici n’est tiède, rien n’est confus, rien n’est équivoque. L’Écriture y est confessée comme souveraine, normative, décisive ; l’Église y est placée sous l’autorité de la Parole écrite ; Dieu seul y est reconnu comme auteur, garant et interprète ultime de l’Alliance. À ce titre, ce texte est profondément fidèle à l’esprit réformé.

On y retrouve ce souffle qui anima les confessions du XVIᵉ siècle, cette volonté de se tenir devant Dieu sans autre appui que sa Parole, cette méfiance radicale à l’égard de toute médiation humaine qui prétendrait parler au nom de Dieu sans y être expressément autorisée par l’Écriture. Courthial ne fait ici que tirer jusqu’au bout les conséquences d’un principe posé dès l’origine : l’Écriture seule, non comme simple règle de foi, mais comme Traité d’Alliance exhaustif, clos, suffisant, dominant toute réalité ecclésiale.

Et pourtant — c’est ici que la conscience catholique se réveille — cette fidélité même révèle la limite, et peut-être la blessure originelle, de l’héritage dont elle procède.

Car ce texte, si profondément biblique, si attentif à l’histoire sainte, si soucieux de la continuité de l’Alliance, demeure traversé par un geste inaugural de séparation. Non pas une séparation accidentelle ou secondaire, mais une séparation de principe : la dissociation de ce que Dieu, dans l’économie de l’Incarnation, a voulu unir.

Dieu n’a pas seulement donné une Parole ; il a formé un peuple.
Il n’a pas seulement inspiré des écrits ; il a institué une Église.
Il n’a pas seulement révélé une Loi ; il a engendré une Tradition vivante.

Or, dans la logique réformée que Courthial assume avec une grande honnêteté, l’Église est constamment pensée après l’Écriture, sous l’Écriture, devant l’Écriture, mais jamais dans l’Écriture comme son milieu vital, ni avec l’Écriture comme réalité conjointe. L’Écriture devient ainsi un principe autonome, surplombant, presque abstrait, face auquel l’Église ne peut être que vassale silencieuse, privée de toute autorité interprétative durable.

Ce déplacement est décisif. Il marque un changement de climat spirituel. Là où la tradition catholique voit une Alliance vécue, transmise, célébrée, interprétée dans le temps par un Corps vivant animé par l’Esprit, la Réforme — et Courthial en est ici un témoin fidèle — voit avant tout un Traité, fixé, normatif, juridiquement clos. Le peuple de Dieu n’est plus tant le lieu où la Parole demeure et fructifie, que l’auditeur toujours suspect, toujours rappelé à l’ordre, toujours renvoyé à un texte qui lui fait face.

Il ne s’agit pas de nier la grandeur de l’Écriture — l’Église catholique la confesse inspirée, normative, irrévocable. Il s’agit de constater que, dans ce schéma, la Tradition n’est plus matrice, mais menace, et que le Magistère n’est plus service, mais rival. L’histoire de l’Église, loin d’être le déploiement fidèle de l’Alliance, devient le lieu possible de sa trahison permanente. Dès lors, toute médiation visible est soupçonnée, toute continuité institutionnelle fragilisée, toute autorité transmise rendue suspecte.

Et c’est ici que la perspective catholique discerne, non sans tristesse, l’ombre d’un esprit de rupture. Non pas une rupture volontairement destructrice — Courthial n’est ni polémiste ni iconoclaste — mais une rupture héritée, intériorisée, devenue principe théologique. Une rupture qui sépare l’Écriture de la Tradition vivante qui l’a portée ; la Parole écrite du Corps ecclésial qui la proclame ; le Christ-Époux de l’Église-Épouse qu’il continue d’enseigner par son Esprit.

Car le Christ n’a pas laissé derrière lui un livre, mais une Église.
Et cette Église n’est pas seulement soumise à la Parole : elle en est la gardienne, la servante et la voix.

Ainsi, la grande fidélité de Pierre Courthial à la logique de la Réforme apparaît aussi, aux yeux catholiques, comme la fidélité à une séparation première — séparation née d’un drame historique, d’une crise réelle, mais qui continue de produire ses effets longtemps après que les circonstances qui l’ont engendrée ont disparu.

Là se situe, sans doute, le point de vérité et le point de douleur :
ce texte est juste selon la Réforme, mais incomplet selon la plénitude catholique.
Il est cohérent, mais amputé.
Il est fidèle, mais à un principe qui a séparé ce que Dieu avait uni.

Et peut-être est-ce là, aujourd’hui encore, l’enjeu le plus profond du dialogue entre catholiques et réformés : non pas diminuer l’autorité de l’Écriture, mais retrouver l’unité perdue entre la Parole écrite, la Tradition vivante et l’Église enseignante, afin que l’Alliance ne soit pas seulement lue, mais vécue — non seulement confessée, mais transmise — jusqu’à la fin des temps.

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