Il est des comparaisons qui éclairent, et d’autres qui, prolongées au-delà de leur juste portée, finissent par obscurcir ce qu’elles avaient d’abord révélé. L’analogie entre l’Alliance conclue au Sinaï et les traités de suzeraineté du Proche-Orient ancien appartient sans conteste à la première catégorie. Elle éclaire d’une lumière saisissante la forme que prit, dans l’histoire, la relation inaugurale entre le Seigneur et son peuple.
Au Sinaï, Dieu se fait connaître comme le Suzerain libérateur : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte ». Il parle à un peuple tout juste arraché à la servitude, encore façonné par les catégories politiques et juridiques de son temps. Il lui donne une Loi gravée sur la pierre, déposée dans l’arche, scellée par un serment solennel. L’Alliance est publique, objective, contraignante. Elle engage la fidélité du peuple et manifeste la sainteté du Dieu qui s’est choisi Israël. En ce sens, la comparaison avec les traités antiques n’est ni artificielle ni réductrice : elle rend compte du caractère historique, pédagogique et réellement juridique de l’économie mosaïque.
Mais cette analogie, si juste pour le Sinaï, devient fragile lorsqu’on la transporte sans précaution au cœur de la Nouvelle Alliance. Car entre les tables de pierre et le bois de la Croix, quelque chose d’absolument nouveau est survenu dans l’histoire du monde. Dieu n’a pas seulement parlé davantage ; il s’est donné lui-même. Le Suzerain n’est plus demeuré sur la montagne, parlant du milieu de la nuée : il est descendu parmi les hommes, il a pris chair, il a partagé leur condition, jusqu’à la mort.
La Nouvelle Alliance ne s’ouvre pas par la promulgation d’un nouveau traité, mais par l’Incarnation du Fils. Elle n’est pas d’abord inscrite sur des tables, mais dans un corps. Elle n’est pas scellée par le sang de victimes symboliques, mais par le sang du Christ lui-même. Dès lors, l’Alliance cesse d’être principalement un texte placé devant un peuple ; elle devient une vie communiquée à un Corps.
C’est ici que se joue, peut-être, l’erreur la plus subtile — et la plus lourde de conséquences — de la Réforme. En ayant raison de rappeler la grandeur et l’autorité souveraine de l’Écriture, elle a parfois prolongé indéfiniment le modèle juridique de l’Alliance ancienne, comme si le régime du Sinaï pouvait s’appliquer sans transformation à l’économie de la Croix et de la Pentecôte. Elle a continué de penser la relation entre Dieu et l’Église selon la figure du Suzerain et du vassal, là où l’Évangile révèle un Époux et une Épouse, une Tête et un Corps, un Père et des fils adoptifs.
Or l’Incarnation ne modifie pas seulement le contenu de la Révélation ; elle transforme son mode même de transmission. Dans l’ancienne Alliance, la Parole était extérieure, rappelée sans cesse à un peuple enclin à l’oubli. Dans la nouvelle, la Parole habite. L’Esprit n’est plus seulement le garant d’un texte inspiré ; il est le principe vital d’un peuple nouveau. La Loi n’est plus seulement reçue ; elle est intériorisée. Ce que la pierre ne pouvait conserver, le cœur renouvelé le porte désormais.
L’Église, dès lors, ne peut plus être comprise comme un simple vassal placé sous l’autorité d’un document, fût-il divinement inspiré. Elle est le lieu où le Christ continue de parler, d’enseigner, de sanctifier. Non qu’elle ajoute à la Parole ; mais elle la garde vivante. Non qu’elle la domine ; mais elle en est le corps parlant à travers les siècles. La Tradition n’est pas un supplément humain au Traité divin ; elle est la mémoire vivante de l’Alliance incarnée. Le Magistère n’est pas un pouvoir concurrent de l’Écriture ; il est le service rendu à la fidélité de la Parole dans le temps.
Ainsi, ce qui était parfaitement légitime pour comprendre l’Alliance mosaïque devient insuffisant pour saisir la nouveauté radicale de l’Alliance chrétienne. Là où le Sinaï exigeait l’obéissance d’un peuple encore enfant, la Croix engendre une communion. Là où le traité fixait des stipulations, le Christ communique sa vie. Là où la Loi était déposée dans l’arche, l’Esprit fait de l’Église elle-même un temple vivant.
Peut-être la Réforme, en voulant protéger la souveraineté de Dieu contre les abus des hommes, a-t-elle conservé trop longtemps la grammaire du Sinaï, sans laisser pleinement l’Incarnation en transformer la syntaxe. Elle a défendu, avec raison, la Parole écrite ; mais elle a parfois oublié que cette Parole s’est faite chair, et qu’en se faisant chair, elle a voulu demeurer dans un corps jusqu’à la fin des temps.
Car le dernier mot de l’Alliance n’est ni la pierre ni le parchemin, mais le Christ vivant, parlant encore à son Église, non plus seulement du haut de la montagne, mais du dedans même de son Corps.
