Il est des débats qui, sous des apparences érudites, touchent en réalité au nerf même de l’histoire chrétienne. Tel est celui que révèle la distinction opérée entre la lecture de Bavinck et celle de Louboutin : non une simple divergence d’analyse, mais deux manières de comprendre le destin spirituel de l’Occident.
La théologie réformée confessante, héritière vigilante de la Réforme, se montre soucieuse de préserver celle-ci de toute confusion avec les forces qui, plus tard, ont œuvré à la dissolution du sens de Dieu dans l’histoire. Elle distingue avec soin. À ses yeux, la Réforme n’est ni le rationalisme, ni la sécularisation. Elle est, au contraire, une protestation solennelle contre l’autonomie de l’homme, une tentative de rappeler le monde chrétien à la souveraineté de Dieu, à la majesté de sa Parole, à la gravité de son jugement sur les œuvres humaines. La Réforme, ainsi comprise, apparaît comme un sursaut théocentrique, non comme l’aube d’un crépuscule.
Mais une autre lecture se fait jour, plus attentive aux longues durées de l’histoire qu’aux intentions premières. Elle observe que, malgré la ferveur initiale, malgré la vigueur doctrinale, une même ligne semble relier la contestation de l’autorité ecclésiale, l’affirmation progressive de la raison autonome, et enfin l’effacement du religieux hors de la sphère publique. Non que la Réforme ait voulu cette issue — loin de là — mais parce qu’elle a déplacé, peut-être sans le mesurer pleinement, le lieu visible où s’exerçait l’autorité de Dieu dans le temps.
C’est ici que le regard catholique se fait plus attentif encore aux médiations de l’histoire. Car l’autorité de Dieu, dans la tradition catholique, n’est jamais une abstraction pure, suspendue au-dessus des siècles comme une idée sans corps. Elle se donne, elle se transmet, elle se rend lisible à travers des formes visibles : une Église instituée, une tradition vivante, un magistère chargé non d’inventer la vérité, mais de la garder, de la servir et de la transmettre fidèlement. Lorsque ces médiations sont fragilisées, même au nom de la fidélité à Dieu, l’autorité divine risque d’être livrée à des interprétations concurrentes, puis à la conscience isolée, et enfin à la raison souveraine.
Ainsi se dessine le cœur du désaccord. Là où la théologie réformée confessante insiste sur l’intention — restaurer la gloire de Dieu — la théologie catholique interroge les effets historiques — préserver durablement les formes par lesquelles cette gloire gouverne les hommes. La Réforme n’est pas, dans cette perspective, confondue avec le rationalisme ou la sécularisation ; mais elle est perçue comme un moment de rupture qui, en rompant l’unité visible de l’Église, a rendu possible une série de glissements que nul n’avait prémédités.
Il ne s’agit pas ici d’un procès d’intention, mais d’une méditation sur le poids des décisions spirituelles dans la durée des siècles. L’histoire enseigne que les intentions les plus pures ne suffisent pas à garantir la fécondité des formes qu’elles engendrent. Une autorité détachée de ses médiations visibles court toujours le risque de s’évaporer, puis d’être remplacée par d’autres puissances, plus bruyantes et plus impérieuses encore.
Pourtant, le dialogue demeure possible, et même nécessaire. Catholiques et réformés confessants peuvent se retrouver dans une même inquiétude devant la sécularisation du monde moderne, dans un même refus de l’homme qui se fait mesure de toutes choses. Mais ce dialogue ne peut être fécond qu’à la condition de remonter à la racine : non seulement à ce que la Réforme a voulu être, mais à ce qu’elle a fait advenir dans le cours de l’histoire.
Car c’est là, au point de rencontre entre l’intention théologique et la réalité historique, que se joue la véritable question : comment Dieu gouverne-t-il son Église dans le temps, et par quelles médiations consent-il à faire peser son autorité sur l’histoire des hommes ?
