Il est des lectures qui naissent dans le silence du cabinet, et d’autres qui prennent forme dans le souffle de l’assemblée. L’Évangile selon Matthieu appartient sans conteste à cette seconde catégorie. Il ne s’offre pas d’abord comme un écrit destiné à l’étude solitaire, mais comme une parole faite pour être proclamée, portée par la voix, reçue par l’oreille, et accueillie par la mémoire croyante. C’est ce que le document de Pierre Perrier permet de mettre en lumière avec une singulière cohérence.
Dès l’abord, Matthieu se présente non comme un simple narrateur, mais comme un serviteur de la Parole liturgique. Le premier mot même de son évangile, tel qu’il est attesté dans la tradition araméenne, est révélateur : ktâvâ, « Écriture ». Ce terme n’est pas innocent. Dans le monde juif du Ier siècle, il ne désigne pas n’importe quel écrit, mais un texte destiné à être lu publiquement, à entrer dans le cycle sacré de la proclamation, aux côtés de la Torah et des Prophètes. Ainsi, avant même que soit évoqué le nom de Jésus, Matthieu indique le lieu naturel de son œuvre : non la bibliothèque, mais l’assemblée.
Cette orientation première éclaire toute la composition de l’évangile. Rien n’y est laissé au hasard. Les grands discours de Jésus, loin d’être dispersés, sont rassemblés en ensembles cohérents, aisément identifiables, propres à être proclamés selon un ordre progressif. On y reconnaît la pédagogie des écoles rabbiniques, où l’enseignement se déploie dans le temps, en lien étroit avec le rythme de l’année liturgique. Pierre Perrier rappelle à ce sujet que la structure même de Matthieu correspond au cycle des lectures synagogales, comme si l’évangéliste avait voulu offrir aux communautés judéo-chrétiennes un véritable lectionnaire nouveau, non en rupture avec l’ancien, mais en continuité accomplie.
Car Matthieu ne supprime pas la liturgie d’Israël ; il la transpose. Là où, depuis des siècles, on proclamait la Loi et les Prophètes, on proclame désormais leur accomplissement. La généalogie qui ouvre l’évangile n’est pas une simple introduction historique : elle est une confession publique. En retraçant l’ascendance de Jésus depuis Abraham et David, Matthieu proclame devant l’assemblée que celui dont on va entendre la parole est bien l’héritier des promesses, le Messie attendu. Cette proclamation a valeur liturgique : elle situe immédiatement l’écoute de l’évangile dans l’histoire sainte.
La forme même du texte confirme cette destination cultuelle. Tout y est marqué par les lois de l’oralité : rythmes binaires, parallélismes, formules mémorisables, reprises et échos internes. Ce n’est pas une prose destinée à l’œil, mais une parole façonnée pour la voix. Dans la synagogue, on n’explique pas un texte que l’on vient de découvrir ; on réveille un texte que l’on connaît déjà, que l’on a appris par cœur, que l’on rumine intérieurement. Matthieu s’inscrit pleinement dans cette culture de la mémoire vivante. Son évangile est fait pour être entendu, retenu, puis transmis à nouveau.
Dès lors, l’acte même de proclamer Matthieu devient un acte de culte. Lire cet évangile dans l’assemblée, ce n’est pas seulement informer sur Jésus ; c’est confesser qu’en lui la Parole ancienne a trouvé son terme. C’est pourquoi, selon Pierre Perrier, l’évangile ne pouvait rester indéfiniment à l’état d’oralité fluide : dès lors qu’il entrait dans la liturgie, il devait être fixé avec soin, afin que la proclamation demeure fidèle. La canonicité naît ici non d’une décision abstraite, mais d’une nécessité cultuelle.
Ainsi se dessine une conséquence décisive. Si l’Évangile selon Matthieu est composé pour être lu dans le culte, alors il est inséparable de l’Église qui le proclame. Il naît dans l’assemblée, pour l’assemblée, et par l’assemblée. On ne peut le comprendre pleinement en l’arrachant à ce terreau liturgique où il a pris forme. Matthieu est une Écriture née du culte et ordonnée au culte, une Parole qui vit de la voix qui la proclame autant que de l’encre qui la fixe.
En retrouvant cette perspective, on ne fait pas œuvre d’érudition gratuite ; on rend justice à l’intention même de l’évangéliste. Matthieu n’a pas seulement voulu écrire sur Jésus. Il a voulu que, chaque sabbat, chaque rassemblement, chaque assemblée croyante puisse entendre, dans le cadre sacré de la proclamation, que les promesses anciennes sont désormais accomplies, et que la Parole faite chair continue de parler à son peuple.
