Il est des existences qui, par leur seul itinéraire, disent plus qu’un long discours sur les mutations d’un siècle. Celle de Matthieu est de celles-là. En lui se croisent, presque silencieusement, les grandes lignes de fracture du judaïsme du Ier siècle : le déclin du service lévitique, l’ascension de l’autorité rabbinique, et l’irruption de Celui qui ne supprime rien, mais accomplit tout.
Matthieu était lévite. C’est peu dire, et c’est dire beaucoup. Il appartenait à cette tribu mise à part pour le service de Dieu, formée à la garde de la Parole, à la médiation entre le Très-Haut et son peuple. Mais au temps où il vient au monde, la vocation lévitique est déjà comme en suspens. Le Temple subsiste encore, mais son âme s’étiole ; la fonction sacrificielle est contestée, relativisée, concurrencée par l’étude. Les maîtres de la Loi occupent désormais le devant de la scène, et la transmission de la foi se déplace vers les écoles, les synagogues, les débats savants. Le lévite, autrefois indispensable, devient peu à peu superflu.
Que fait un lévite lorsque sa vocation n’a plus de lieu pour s’exercer ? Il lui faut vivre. Il lui faut trouver un métier. Et c’est ainsi que Matthieu, héritier d’un service sacré devenu orphelin, se retrouve assis à un bureau de péage. De médiateur, il est devenu percepteur. De serviteur du sanctuaire, il est devenu auxiliaire de l’occupant. La chute est rude, non seulement socialement, mais spirituellement. Pour un lévite, manipuler l’argent de Rome, c’est toucher à ce qui profane, c’est rompre extérieurement avec tout ce pour quoi il avait été préparé.
Et pourtant, c’est précisément là que passe Jésus.
Lorsque Jésus de Nazareth s’arrête devant Matthieu, il ne lui propose ni une école rabbinique, ni un retour au Temple, ni une réforme de carrière. Il prononce une parole plus radicale et plus ancienne : « Suis-moi. » Ce n’est pas une reconversion, c’est une restauration. Matthieu ne reçoit pas une vocation nouvelle ; il retrouve la sienne, mais transfigurée.
Car ce que Jésus accomplit en Matthieu est d’une profondeur silencieuse. Il ne le réintègre pas dans une institution déclinante, ni dans un système savant en voie de consolidation. Il le rétablit dans la logique même du service lévitique : être médiateur de la Parole, gardien de la mémoire, témoin fidèle de l’Alliance. Mais désormais, le lieu de cette médiation n’est plus le Temple de pierre ; c’est la personne du Christ. Le sacrifice n’est plus sanglant ; il est existence donnée. La sainteté ne s’exprime plus par la séparation rituelle, mais par la proximité avec les pécheurs.
Matthieu devient ainsi lévite du Royaume, serviteur non plus d’un autel visible, mais d’une Présence incarnée. Et c’est peut-être pourquoi il ouvre sa maison à Jésus et aux publicains : la maison devient le nouveau sanctuaire, la table le nouveau lieu de communion, la parole partagée le nouveau sacrifice d’action de grâce.
Dès lors, il n’est guère surprenant que l’Évangile qui ouvre le Nouveau Testament porte son nom. Qu’un ancien lévite soit le premier à mettre par écrit la mémoire vivante du Christ dit tout du dessein divin. Celui qui avait été formé pour servir la Loi est choisi pour témoigner de son accomplissement. Celui dont la vocation semblait brisée devient le premier grand passeur entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance. L’Évangile selon Matthieu n’abolit pas la Torah ; il la conduit à sa plénitude, comme son auteur lui-même a été conduit de la perte à la vocation retrouvée.
Ainsi, en Matthieu, se laisse entrevoir le geste propre de Jésus dans l’histoire : il ne remplace pas les fonctions anciennes par des structures concurrentes, il ne cède pas à la logique du temps. Il relève ce qui était tombé, il transfigure ce qui semblait inutile, et il fait de ceux que l’histoire avait disqualifiés les pierres vivantes de son édifice. Matthieu, lévite sans Temple devenu apôtre sans frontières, demeure le témoin discret mais éclatant de cette fidélité créatrice par laquelle Dieu accomplit ses promesses sans jamais les renier.
