Il est un fait que l’histoire enseigne avec une constance remarquable : chaque fois que l’Écriture est séparée de l’Église qui l’a portée, interprétée hors de la Tradition qui l’a transmise, et soustraite à toute autorité de discernement, la foi chrétienne se fragmente, et ses mystères les plus centraux deviennent objets de contestation.
Ainsi en est-il de la Trinité.
Car la foi trinitaire, aujourd’hui encore confessée par l’immense majorité des chrétiens, ne s’est pas imposée par une simple lecture immédiate de la Bible. Elle n’est pas née d’un raisonnement individuel, ni d’une évidence textuelle saisissable sans médiation. Elle est le fruit d’un long combat spirituel et doctrinal, mené par l’Église dans les premiers siècles, à l’heure où la foi apostolique devait être défendue contre des interprétations concurrentes, souvent appuyées elles aussi sur les Écritures.
L’arianisme, le modalisme, l’adoptianisme ne sont pas nés en marge de la Bible ; ils sont nés de lectures bibliques. Tous prétendaient honorer l’unicité de Dieu, tous invoquaient les paroles mêmes de l’Écriture, tous se présentaient comme plus fidèles à la lettre sacrée que leurs adversaires. Ce n’est donc pas l’existence de la Bible qui a tranché, mais l’autorité de l’Église, éclairée par la Tradition reçue des apôtres et exercée dans les conciles.
C’est là un point que l’on oublie volontiers.
Lorsque, au XVIᵉ siècle, la Réforme proclama le principe de Sola Scriptura, elle n’entendait pas nier la Trinité. Elle la recevait comme un héritage acquis. Mais en rejetant la Tradition comme norme doctrinale contraignante, et en refusant toute autorité magistérielle capable de dire définitivement le sens authentique de l’Écriture, elle introduisait un principe dont les conséquences ne se feraient pleinement sentir que plus tard.
Car si l’Écriture est la seule autorité ultime, et si aucune instance ecclésiale n’est habilitée à trancher de manière normative entre des lectures concurrentes, alors toute doctrine — même la plus centrale — demeure, en droit, révisable.
C’est pourquoi la résurgence périodique des courants anti-trinitaires n’est pas une surprise. Elle n’est ni une anomalie moderne, ni une simple déviance marginale. Elle apparaît comme une conséquence presque nécessaire d’un système dans lequel la lecture personnelle ou communautaire de la Bible prime sur la foi confessée par l’Église dans la durée.
Les anti-trinitaires ne rejettent pas l’Écriture ; ils la revendiquent. Ils ne se présentent pas comme ennemis de la Bible, mais comme ses lecteurs les plus rigoureux. Ce qu’ils refusent, c’est précisément ce que la Réforme a appris à tenir pour suspect : la Tradition des Pères et l’autorité doctrinale de l’Église.
Dès lors, sur quel fondement pourrait-on leur interdire leur lecture ? Sur quel principe pourrait-on leur opposer autre chose qu’une interprétation concurrente ? Si l’Église n’a plus autorité pour dire voici la foi apostolique, alors l’hérésie cesse d’être une rupture objective pour devenir une opinion parmi d’autres.
Ainsi se révèle un paradoxe profond :
les Églises issues de la Réforme confessent encore la Trinité, mais elles refusent le principe ecclésiologique sans lequel cette confession n’aurait jamais pu s’imposer durablement.
L’histoire montre pourtant que la foi chrétienne ne s’est jamais transmise comme un simple texte confié à l’arbitrage individuel, mais comme une Parole vivante, gardée, interprétée et confessée par un corps visible. Là où cette continuité est rompue, les mystères mêmes du cœur de la foi deviennent fragiles.
La Trinité ne disparaît pas aussitôt ; elle est d’abord héritée. Mais privée de son sol ecclésial, elle redevient discutable. Et ce qui fut autrefois confessé d’une seule voix se trouve de nouveau livré à la dispersion des lectures.
