La Qourbana, ou le mystère de la proximité retrouvée

Il est dans l’histoire sainte des mots qui, à eux seuls, résument tout un mouvement de Dieu vers l’homme. Qourbana est de ceux-là. Ce terme, né sur les lèvres sémitiques d’Israël, ne signifie pas d’abord immolation ni destruction, mais approche, rapprochement, entrée dans la proximité. Il dit l’élan de l’homme vers son Dieu, et plus encore, la condescendance de Dieu qui se rend proche de l’homme.

Dans le culte ancien, le qorban était offert au Temple ; il marquait ce point de rencontre où la créature, consciente de sa fragilité, s’avançait vers le Très-Haut. Mais déjà, sous cette forme rituelle, se laissait pressentir une vérité plus profonde : Dieu ne se satisfait pas de gestes extérieurs ; il cherche la communion, non la simple observance.

Lorsque le Temple fut détruit, et qu’Israël entra dans les longues nuits de l’exil, le sacrifice changea de visage. Privé d’autel, le peuple découvrit que le véritable lieu de l’offrande n’était pas seulement la pierre consacrée, mais le cœur de l’homme. La Parole mémorisée, méditée, assimilée devint alors le chemin par lequel l’homme s’approchait de Dieu. Ce déplacement silencieux préparait, sans qu’on le sache encore, une transformation bien plus radicale.

Car lorsque vint la plénitude des temps, la Qourbana trouva son accomplissement dans la personne même du Christ. En lui, l’offrande et l’offrant ne faisaient plus qu’un. Il ne présentait pas quelque chose à Dieu : il se donnait lui-même. Et ce don n’était pas seulement un acte du passé, scellé sur la croix ; il était destiné à demeurer vivant, présent, transmis.

Ainsi naquit la Qourbana chrétienne. Non comme un retour aux sacrifices anciens, mais comme leur dépassement. Le Christ ne se contente pas d’être rappelé ; il se rend présent. Le sacrifice n’est pas répété, il est rendu actuel. Et ce qui est offert n’est plus séparé de ceux qui reçoivent : le Verbe fait chair devient nourriture, afin que l’homme devienne, par grâce, participant de cette chair vivante.

Pierre Perrier montre avec justesse que cette Qourbana ne peut être comprise qu’à la lumière de l’oralité. Avant d’être mangée, la Parole est proclamée. Avant d’être reçue dans le corps, elle est reçue dans l’oreille et dans le cœur. La prière, la cantillation, la sanctification du Nom préparent l’acte suprême où l’homme s’approche de Dieu en découvrant que Dieu s’est déjà approché de lui.

La Qourbana apparaît alors comme le sommet de la Nouvelle Alliance annoncée par les prophètes. Ce que Jérémie entrevoyait — la Loi écrite dans les cœurs — s’accomplit pleinement ici. La Parole ne demeure plus seulement dans la mémoire ; elle entre dans la chair. L’homme devient temple, non par ses propres forces, mais parce qu’il reçoit Celui qui est la Présence même.

Ainsi, la Qourbana n’est ni un rite isolé ni une simple commémoration. Elle est l’acte par lequel l’histoire du salut atteint son point d’intimité le plus profond. Dieu ne parle plus seulement à l’homme ; il demeure en lui. Et l’homme, en s’approchant de Dieu, découvre que la distance a déjà été abolie.