On passe trop vite, souvent, du tombeau vide au feu de la Pentecôte.
Comme si l’Église était née d’un éclair, comme si l’enseignement du Christ s’était figé d’un coup, au matin de Pâques, pour être aussitôt projeté vers les nations.
Mais l’histoire sainte, lorsqu’on la regarde de plus près, ne procède pas ainsi. Elle avance par temps de gestation, par œuvres cachées, par maturations silencieuses.
Selon l’analyse attentive de Pierre Perrier, la période qui s’étend de la Résurrection à l’Ascension — et même jusqu’à la Pentecôte — fut l’un de ces temps décisifs où Dieu agit sans fracas, mais avec une profondeur durable. Ce fut le temps où l’Évangile, avant d’être proclamé, fut intériorisé, ordonné et fixé dans la mémoire vivante de l’Église.
Le Ressuscité n’abandonne pas les siens
Jésus ne quitte pas les siens après Pâques.
Il ne se contente pas de se montrer pour convaincre. Il demeure pour enseigner encore.
Certes, il apparaît : au Cénacle, sur la route d’Emmaüs, au bord du lac, au milieu des disciples rassemblés. Mais ces apparitions ne sont jamais de simples preuves. Elles sont toujours porteuses d’un enseignement, d’une explication, d’une relecture.
Le Ressuscité ne dit pas seulement : « Je suis vivant ».
Il montre pourquoi il fallait que tout cela arrive.
Et c’est là que commence ce que Pierre Perrier appelle, avec justesse, un parcours de remémoration.
La remémoration : une œuvre conduite par le Christ lui-même
Il ne faut pas s’y tromper : la mémoire évangélique ne s’est pas constituée par un effort humain laissé à lui-même, dans le désordre des souvenirs ou la ferveur de l’émotion.
C’est Jésus lui-même qui en est l’artisan.
Le Ressuscité agit alors comme Paraclet, non pas seulement au sens juridique que l’Occident a privilégié, mais au sens sémitique profond :
celui qui souffle au témoin ce qu’il doit dire, celui qui rappelle fidèlement les paroles et les gestes, celui qui empêche la mémoire de se déformer.
Il reprend les événements, les paroles, les gestes.
Il en rectifie la compréhension.
Il en montre la cohérence intérieure.
Ainsi, ce que les disciples avaient vécu sans le comprendre pleinement, ils l’apprennent désormais à la lumière de Pâques.
Une mémoire communautaire, non individuelle
Ce travail de remémoration ne se fait pas dans la solitude.
Dans le monde biblique, la mémoire authentique est toujours partagée, confrontée, confirmée par plusieurs témoins.
C’est pourquoi les Onze ne restent pas enfermés dans le Cénacle. Ils recontactent les soixante-douze. Ceux-ci rassemblent à leur tour leurs disciples. Peu à peu, le cercle des témoins s’élargit.
Les souvenirs se répondent.
Les récits se recoupent.
Les incohérences apparentes s’éclairent.
La mémoire se stabilise.
Ce n’est pas encore l’Évangile écrit, mais c’en est déjà l’ossature vivante.
La mise en forme des colliers oraux
C’est dans ce temps, selon Pierre Perrier, que prennent forme ces colliers oraux — ensembles narratifs structurés, mémorisables, transmissibles, capables de traverser le temps sans se dissoudre.
Ces colliers ne sont pas des improvisations.
Ils sont élaborés, validés, portés par des témoins autorisés.
Jésus ressuscité n’enseigne plus seulement les foules ; il ordonne la mémoire de ceux qui enseigneront à leur tour.
Ainsi, avant même que l’Évangile soit écrit, il est déjà fixé dans sa substance.
Le Thabor et le Mont des Oliviers : la mémoire scellée dans l’envoi
Le parcours de remémoration atteint son sommet lorsque Jésus rassemble largement les disciples.
Au Thabor, il est vu par plus de cinq cents frères à la fois. Là, la mémoire n’est plus seulement reçue ; elle est confiée. L’envoi missionnaire commence déjà.
Puis vient le Mont des Oliviers.
Jésus y donne ses dernières recommandations.
Il ne transmet pas de nouvelles paroles : il scelle ce qui a été reçu.
L’Ascension ne marque pas une rupture, mais un passage.
Le Maître se retire, mais l’enseignement demeure, désormais déposé dans la mémoire de l’Église.
La Pentecôte : non la naissance du message, mais son souffle
Lorsque l’Esprit descend à la Pentecôte, il ne vient pas combler un vide doctrinal.
Il vient embraser une mémoire déjà ordonnée.
Les apôtres ne parlent pas parce qu’ils inventent.
Ils parlent parce qu’ils se souviennent — et parce que l’Esprit rend ce souvenir vivant, puissant, universel.
La Pentecôte n’est pas l’origine de l’Évangile.
Elle est son déploiement.
Conclusion
Ainsi, selon la lecture fine et rigoureuse de Pierre Perrier, le temps compris entre la Résurrection, l’Ascension et la Pentecôte apparaît comme le véritable temps fondateur de la transmission évangélique.
Temps de remémoration.
Temps de structuration.
Temps de fixation vivante de l’enseignement du Christ.
Avant d’être écrit sur le parchemin, l’Évangile fut gravé dans la mémoire de l’Église, sous la conduite du Ressuscité lui-même.
Et c’est cette mémoire, patiemment façonnée entre Pâques et la Pentecôte, que l’Esprit Saint confia ensuite au monde.
