De la hiérarchie d’Israël à l’Église du Christ

Lorsque le Christ parut au milieu d’Israël, il ne s’adressa pas à un peuple sans mémoire ni à une terre vierge de toute institution sacrée. Il entra dans une histoire déjà longue, façonnée par l’Alliance, par le Temple, par le sacerdoce, par cette hiérarchie lévitique à travers laquelle Dieu, depuis des siècles, s’était approché de son peuple. Et c’est précisément là, dans cette continuité assumée, que se révèle la sagesse du Sauveur : il ne détruit pas ce que Dieu avait établi, il l’élève, il le purifie, il l’accomplit.

Sous l’Ancienne Alliance, la hiérarchie n’était point une invention humaine, mais une pédagogie divine. Le Très-Haut, dont la sainteté est redoutable, avait voulu que l’on s’approchât de lui par degrés. Le grand prêtre, figure solitaire pénétrant une fois l’an dans le Saint des Saints, portait sur son cœur les noms des tribus ; les prêtres offraient le sacrifice quotidien ; les lévites servaient, gardaient, chantaient, enseignaient. Tout était ordre, médiation, transmission. Dieu formait ainsi son peuple à comprendre que l’accès au mystère ne se fait pas sans appel, sans envoi, sans consécration.

Or voici que Jésus paraît. Beaucoup auraient attendu qu’il renverse ces structures, qu’il abolisse toute hiérarchie au nom d’une proximité immédiate avec Dieu. Il n’en fut rien. Le Christ, au contraire, se place au sommet de cette architecture sacrée, non pour l’écraser, mais pour en devenir la clef de voûte. Il est le Grand Prêtre véritable, non selon l’ordre d’Aaron, limité par la mort et la succession charnelle, mais selon l’ordre éternel, offrant non le sang d’autrui, mais sa propre vie. Le Temple, dès lors, cesse d’être seulement un lieu : il devient une personne. Le sacrifice n’est plus répété : il est accompli.

Mais Jésus ne demeure pas seul. Comme autrefois les tribus entouraient le sanctuaire, il appelle autour de lui des hommes choisis. Il en appelle soixante-douze, il en forme des disciples, et surtout, il en établit douze. Ce nombre n’est pas fortuit : il est le sceau d’une continuité manifeste. Les douze tribus trouvent leur accomplissement dans les Douze apôtres. Le peuple de Dieu est refondé, non dans l’abolition de son histoire, mais dans sa transfiguration.

Et parmi ces Douze, une distinction apparaît. Pierre reçoit une mission singulière : affermir ses frères, paître le troupeau, être le point visible de l’unité. Là encore, point de rupture, mais un accomplissement. De même qu’Israël connaissait un sommet sacerdotal, l’Église naissante reçoit une tête visible, non pour dominer, mais pour servir l’unité et la vérité.

Au soir de la Cène, l’édifice devient explicite. Jésus confie à ses apôtres un acte qui ne peut être laissé à l’initiative de chacun : « Faites ceci en mémoire de moi. » Ce commandement institue un sacerdoce nouveau. Comme autrefois le sacrifice était confié aux prêtres, ainsi le mémorial de la Croix est confié aux apôtres et à leurs successeurs. Ce n’est plus l’ombre qui est célébrée, mais la réalité ; ce n’est plus une offrande sanglante répétée, mais la présence vivante du sacrifice unique.

Lorsque l’Esprit descend à la Pentecôte, il ne dissout pas cette structure. Il la remplit. Il ne remplace pas l’institution par l’inspiration individuelle ; il fait des apôtres des témoins autorisés, des pasteurs, des gardiens de la foi. L’Esprit est l’âme de l’Église, non son principe de désordre.

Ainsi se comprend la continuité profonde entre la hiérarchie lévitique et la hiérarchie de l’Église catholique. Les évêques, successeurs des apôtres, portent la charge de l’enseignement et de l’unité ; les prêtres participent à leur sacerdoce ; les diacres rappellent, par leur service, l’antique ministère des lévites. Rien n’est arbitraire, rien n’est tardif. Ce que certains nomment institution humaine est en réalité maturation historique d’un dessein divin.

L’Église catholique apparaît alors non comme une construction ajoutée à l’Évangile, mais comme sa forme visible et fidèle dans l’histoire. Elle est l’héritière transfigurée du Temple, non de pierre mais de chair ; de la hiérarchie d’Israël, non liée au sang mais à l’appel ; de la médiation ancienne, désormais habitée par le Christ vivant. Et c’est précisément dans cette continuité assumée que se manifeste la sagesse de Dieu, qui conduit son peuple non par ruptures violentes, mais par accomplissements lumineux.