Avant le Livre, la Voix : aux sources de la Révélation

Il est une tentation constante de l’esprit humain : celle de fixer la Parole, de la retenir, de l’enclore dans des formes stables, rassurantes, transmissibles sans risque. Le Livre, surtout, offre cette sécurité. Il demeure quand les hommes passent ; il se conserve quand les voix se taisent. Aussi notre époque, fille de l’imprimerie et de l’archive, a-t-elle spontanément fait de l’Écriture le point d’appui premier de la foi.

Mais l’histoire sainte, lorsqu’on la considère avec attention, raconte une autre généalogie.

Israël n’est pas né d’un livre. Il est né d’une voix. Avant que la Torah ne soit écrite, elle fut dite ; avant qu’elle ne soit lue, elle fut mémorisée ; avant qu’elle ne soit conservée sur des tables de pierre ou des rouleaux, elle fut portée dans des cœurs. Le Livre n’est jamais apparu comme une fin en soi, mais comme le témoin fragile d’une Parole plus ancienne et plus vivante que lui.

Lorsque le Temple fut détruit et que les pierres sacrées tombèrent sous les coups des armées étrangères, ce ne fut pas le Livre qui sauva Israël, mais la mémoire. Le peuple comprit alors, dans la douleur, que Dieu n’avait jamais lié sa présence à un lieu ni à un objet, mais à une Parole capable d’habiter l’homme. L’Écriture demeura, certes ; mais elle fut replacée à sa juste place : celle d’un soutien, d’un repère, d’un secours, jamais celle d’un principe autonome.

C’est dans ce monde, façonné par l’oralité, par la récitation, par la transmission de maître à disciple, que le Christ est venu. Il n’a pas écrit. Il a parlé. Il n’a pas laissé de texte, mais des témoins. Et ceux-ci, à leur tour, n’ont pas commencé par écrire ; ils ont annoncé, répété, enseigné, engendré.

Lorsque plus tard des écrits apparurent, ce ne fut pas pour remplacer la voix, mais pour la servir. Les Évangiles ne furent pas conçus comme des monuments clos, mais comme des appuis liturgiques, des aides à la proclamation, des traces destinées à soutenir une Parole toujours vivante. Leur autorité ne résidait pas en eux-mêmes, mais dans la relation vivante qui les portait : celle des apôtres et de leurs successeurs.

L’Apôtre, en effet, n’est pas un simple messager. Il est le lieu où la Parole prend chair à nouveau. Ce qu’il transmet n’est pas seulement un contenu, mais une vie ; non seulement une doctrine, mais une manière d’être. La Parole n’est vraie que lorsqu’elle est imitée, assimilée, vécue. C’est pourquoi l’Écriture, laissée à elle-même, demeure incomplète : elle atteste, mais elle n’accomplit pas ; elle montre, mais elle ne transforme pas ; elle rappelle, mais elle ne fait vivre.

Saint Paul l’avait compris avec une clarté saisissante. Il se méfiait de l’écrit lorsqu’il prétendait se suffire à lui-même. Non par mépris de l’Écriture — lui qui la connaissait intimement — mais parce qu’il savait que la lettre, isolée de l’Esprit, ne peut qu’exposer l’écart entre la Parole et l’homme. La Nouvelle Alliance ne consiste pas à multiplier les textes, mais à faire disparaître cette distance : la Parole n’est plus devant l’homme, elle est en lui.

Ainsi, dans la perspective apostolique, l’Écriture n’est jamais rejetée, mais toujours dépassée par accomplissement. Elle n’est pas détrônée, mais intégrée dans une économie plus vaste, celle de l’Incarnation. Le lieu ultime de la Révélation n’est ni le Livre, ni le Temple, mais le corps vivant du croyant, devenu demeure de l’Esprit.

C’est pourquoi l’Église, dès ses origines, n’a pas vécu d’un texte isolé, mais d’une Parole transmise, reçue, mémorisée, incarnée. L’Écriture y conserve une dignité immense, mais elle ne règne pas seule. Elle est reçue dans une voix, interprétée dans une tradition, portée par une communion. Hors de ce souffle vivant, elle risque de devenir lettre morte ; dans ce souffle, elle devient ce qu’elle a toujours été appelée à être : le témoin fidèle d’une Parole qui ne cesse de se donner.

Laisser un commentaire