L’Évangile avant le livre

Langue, mémoire et témoignage selon la tradition primitive

Lorsque Dieu visita son peuple dans la chair, ce ne fut ni dans les écoles d’Alexandrie, ni dans les portiques d’Athènes, mais sur les chemins de Galilée, dans les maisons, les synagogues, les collines et les ports de l’Orient sémitique. Là, Jésus parla. Et il parla la langue de son peuple.

Cette langue n’était point le grec des lettrés, ni le latin de l’administration impériale, mais l’araméen, langue vivante, langue du cœur, langue des gestes et de la mémoire. C’est en elle que furent prononcées les paraboles, que furent adressés les appels à la conversion, que furent transmises les paroles de vie. C’est en elle que les disciples reçurent l’enseignement du Maître, non comme un texte à analyser, mais comme une parole à garder, à redire, à transmettre fidèlement.

Une parole confiée à la mémoire vivante

Avant d’être un livre, l’Évangile fut une tradition. Non une tradition flottante ou incertaine, mais une tradition organisée, structurée, reçue et transmise dans la communauté. Jésus forma ses disciples à mémoriser, à répéter, à proclamer. Il institua une pédagogie fondée sur la répétition, le rythme, le geste, l’ordonnancement des récits. Ainsi l’enseignement se gravait non seulement dans l’intelligence, mais dans le corps et dans le cœur.

Les apôtres, à leur tour, recueillirent ces témoignages. Ils les ordonnèrent, les confrontèrent, les fixèrent avec soin. Autour d’eux, au cœur de cette première Église naissante, se tenait Marie. Elle qui avait conservé toutes choses en son cœur fut aussi, selon la belle expression de Pierre Perrier, Mère de mémoire. Elle ne fut pas l’auteur d’un livre, mais la gardienne d’une fidélité. Sous son regard, la tradition apostolique prit forme, trouva son unité, et fut reconnue comme normative.

C’est là que se situe le premier sens de la canonicité : non dans une décision tardive, mais dans la reconnaissance communautaire d’un enseignement reçu des témoins directs, fixé avec rigueur, transmis sans altération.

De l’oral à l’écrit, sans rupture

Lorsque vint le temps de la mise par écrit, celle-ci ne fut pas une rupture, mais un prolongement. L’Écriture ne remplaça pas la tradition vivante : elle en fut le fruit. Et tout ne fut pas écrit. Non par oubli ou négligence, mais parce qu’une part de l’enseignement demeurait portée par la mémoire ecclésiale, la liturgie, la catéchèse, la vie communautaire.

Imaginer une Église primitive réduite à des rouleaux isolés serait une projection anachronique. Les Évangiles sont nés dans une matrice vivante, dans une communauté croyante, structurée, hiérarchisée, liturgique. Les séparer de cette matrice, c’est risquer de les déraciner.

La langue originelle et le témoignage de l’Orient

Les anciens témoignages sont clairs : l’évangile selon Matthieu fut composé « en langue des Hébreux », c’est-à-dire en araméen. Cette affirmation, transmise par les Pères, fut longtemps reçue sans contestation. Ce n’est que tardivement que l’Occident, dominé par le paradigme grec, en vint à reléguer l’araméen au rang de simple arrière-plan.

Or, lorsque l’on prête attention aux structures mêmes des Évangiles — leurs symétries, leurs rythmes, leurs jeux d’échos — on y reconnaît les marques d’une composition sémitique, adaptée à la mémorisation orale. Ces structures ne sont pas accessoires : elles sont constitutives du message tel qu’il fut transmis.

Dans cette perspective, la Pshyttâ, texte araméen reçu et conservé par les Églises de l’Orient, prend une importance singulière. Elle n’est pas seulement une traduction parmi d’autres. Elle est le témoin d’une tradition continue, liturgique, mémorielle, où l’Évangile fut longtemps appris par cœur, récité, médité, transmis dans la langue même de son origine.

À plusieurs reprises, ce texte éclaire le sens là où le grec semble hésiter. Il restitue des nuances, résout des ambiguïtés, manifeste une cohérence théologique plus conforme au contexte sémitique de la révélation. Sans disqualifier les traductions grecques ou latines, il rappelle que celles-ci sont des traductions, et que toute traduction suppose une source.

L’Écriture dans son berceau

Ainsi se dessine une réalité plus large, plus organique, plus conforme à l’histoire : l’Écriture sainte n’est pas tombée du ciel comme un objet clos. Elle est née dans l’Église, portée par la tradition, nourrie par la mémoire, gardée par des témoins. La détacher de cette origine, c’est la priver d’une part de sa chair.

Redécouvrir l’araméen, l’oralité évangélique, le témoignage de la Pshyttâ, ce n’est pas affaiblir l’Écriture. C’est au contraire en renforcer l’intelligence, en retrouver la saveur première, et reconnaître que Dieu a voulu confier sa Parole non seulement à des livres, mais à un peuple vivant.