Une fracture ancienne, une question toujours vive
Lorsque, au XVIᵉ siècle, la Réforme surgit au cœur de l’Occident chrétien, elle ne se présenta pas d’abord comme une rupture ecclésiale, mais comme un appel au retour à l’Écriture. Le cri Sola Scriptura ne voulait pas abolir la foi reçue ; il entendait la purifier. Pourtant, ce principe, arraché peu à peu à son contexte historique et ecclésial, allait rouvrir une faille ancienne, que l’Église des premiers siècles avait déjà affrontée : celle qu’avait creusée Marcion.
Le dialogue catholique-protestant contemporain hérite de cette fracture, non comme d’un simple désaccord technique, mais comme d’une divergence profonde dans la manière de recevoir la Révélation.
Deux manières d’écouter la Parole
Dans la conscience protestante classique, la Parole de Dieu se tient dans l’Écriture comme dans un sanctuaire inviolable. Toute autorité humaine, toute tradition visible, tout magistère institutionnel est tenu à distance, par crainte qu’un intermédiaire ne vienne obscurcir la voix divine. Cette méfiance, forgée dans un contexte d’abus bien réels, demeure l’une des marques les plus fortes de l’identité protestante.
Mais cette position, lorsqu’elle est poussée à l’absolu, fait peser sur l’Écriture un poids qu’elle ne revendique pas elle-même : celui de s’auto-fonder, de s’auto-interpréter, de se suffire sans mémoire.
La tradition catholique, à l’inverse, ne reçoit pas l’Écriture comme une autorité isolée, mais comme une Parole confiée à un peuple, insérée dans une continuité vivante. Elle affirme que la Bible n’est jamais seule : elle est précédée, accompagnée et gardée par la Tradition, non comme une rivale, mais comme sa condition d’intelligibilité.
Le marcionisme comme tentation commune
Mais le marcionisme n’est pas l’apanage d’un camp contre l’autre. Il est une tentation transversale, qui peut se manifester différemment :
- chez certains protestants, par une réduction de la Tradition à une simple histoire humaine, sans autorité normative ;
- chez certains catholiques, par une formalisation excessive de la Tradition, coupée de sa racine biblique et de sa finalité spirituelle.
Marcion n’est donc pas seulement un adversaire extérieur ; il est un miroir. Il révèle ce qui se produit chaque fois que l’on sépare ce que Dieu a uni : la Parole écrite, la mémoire vivante et le discernement ecclésial.
Le malentendu central du dialogue
Le dialogue catholique-protestant achoppe souvent sur une incompréhension fondamentale. Le protestant entend dans le discours catholique une menace pour la liberté de l’Évangile ; le catholique perçoit dans le Sola Scriptura un risque de fragmentation infinie.
Mais il faut déplacer le débat. Il ne s’agit plus de savoir qui domine qui, mais qui engendre quoi.
L’Écriture engendre-t-elle l’Église ? Ou l’Église reconnaît-elle l’Écriture qu’elle a reçue ? La réponse catholique ne nie pas la première proposition ; elle y ajoute la seconde.
En ce sens, le Magistère apparaît non comme un maître de la Parole, mais comme un serviteur de la filiation, chargé d’empêcher que chaque génération ne recompose son propre canon, son propre Christ, son propre Évangile.
La question de la mémoire, plus que celle de l’autorité
À la lumière de Marcion, le dialogue contemporain se révèle moins comme une querelle d’autorité que comme un désaccord sur la mémoire.
Le protestant craint une mémoire qui emprisonne ; le catholique redoute une foi sans mémoire, livrée aux reconstructions successives.
Or, l’Incarnation elle-même engage une mémoire : Jésus n’a pas écrit ; il a transmis. Ses paroles ont été gardées, répétées, enseignées avant d’être fixées. Refuser cette médiation, c’est risquer de préférer une Parole abstraite à une Parole incarnée.
Vers un possible déplacement du dialogue
Le dialogue catholique-protestant pourrait quitter le terrain de la polémique pour celui de la conversion mutuelle du regard :
- les protestants peuvent reconnaître que l’Écriture présuppose une communauté interprétante ;
- les catholiques peuvent redécouvrir que toute Tradition authentique est ordonnée à l’écoute fidèle de la Parole écrite.
Dans cette perspective, Écriture, Tradition et Magistère ne sont plus des blocs en concurrence, mais les trois dimensions d’une même fidélité.
Conclusion
Ainsi comprise, la figure de Marcion ne sert plus à condamner, mais à éclairer. Elle révèle ce qui menace toute confession chrétienne lorsqu’elle absolutise un élément au détriment de l’ensemble. Le dialogue catholique-protestant contemporain ne pourra progresser qu’en affrontant cette tentation commune : celle de préférer un Évangile reconstruit à un Évangile reçu.
Car la foi chrétienne ne naît ni de la sélection ni de la rupture, mais de la transmission fidèle d’une Parole qui, pour demeurer vivante, doit être reçue, gardée et interprétée dans le temps.
