Il est des textes dont la force ne réside pas seulement dans ce qu’ils disent, mais dans la manière même dont ils sont construits. Tel est le cas de l’Évangile selon Marc. Longtemps regardé comme le plus simple, le plus abrupt, presque le plus rudimentaire des quatre récits évangéliques, il se révèle, à la lumière d’une étude attentive de sa structure, comme l’un des plus rigoureux, des plus contraints et des plus profondément enracinés dans la tradition biblique la plus ancienne.
Loin d’être une chronique improvisée des actes de Jésus, l’Évangile de Marc apparaît comme une proclamation ordonnée, issue d’une mémoire vivante, façonnée dans le creuset de l’oralité sémitique. Il ne naît pas du loisir de l’écrivain, mais de la responsabilité du témoin. Il est le fruit d’une parole d’abord donnée, répétée, transmise, puis enfin fixée, afin que ce qui avait été entendu ne se perde pas lorsque la voix des apôtres viendrait à se taire.
Cette structure, que l’on a parfois méconnue, se révèle pourtant d’une cohérence remarquable. Elle repose sur un axe central, autour duquel s’organisent des ensembles symétriques, disposés avec une précision qui n’est ni fortuite ni purement esthétique. Tout y est pesé, mesuré, ordonné, non pour flatter l’esprit, mais pour former la mémoire et conduire l’intelligence vers le cœur du mystère.
Au centre de cet édifice se tient une confession, aussitôt éclairée et aussitôt contredite par la Croix. « Tu es le Messie », dit Pierre ; mais ce Messie ne sera compris qu’à la lumière de la souffrance annoncée. Ainsi, le point focal de l’Évangile de Marc n’est ni un miracle éclatant ni une parole triomphante, mais la révélation paradoxale d’un Christ qui sauve en s’abaissant. Tout ce qui précède y conduit ; tout ce qui suit en découle. La structure devient alors prédication silencieuse : elle enseigne avant même que les mots ne soient entendus.
Une telle organisation n’est pas sans rappeler les grandes figures de la Révélation ancienne. Elle évoque notamment la ménorah du sanctuaire, cette lampe à sept branches, façonnée selon un ordre précis, centrée sur un tronc unique, d’où rayonnent des lumières symétriques. Comme la ménorah, l’Évangile de Marc ne disperse pas la lumière : il la concentre, il la distribue, il l’oriente. La clarté ne jaillit pas de tous côtés à la fois ; elle émane d’un centre, puis se répand selon un dessein harmonieux.
Dans cette perspective, la structure même de l’Évangile devient confession de foi. Elle proclame que la Révélation n’est ni chaotique ni laissée à l’arbitraire de l’homme. Elle affirme que Dieu se donne selon un ordre, non pour contraindre, mais pour éclairer. La forme n’est pas ici un vêtement interchangeable ; elle est le corps même du message. En désagréger l’architecture, c’est risquer d’en affaiblir le sens.
Cette rigueur structurelle s’explique par la finalité même de l’Évangile selon Marc. Il ne s’adresse pas d’abord à des lecteurs solitaires, mais à une Église naissante, appelée à transmettre fidèlement ce qu’elle a reçu. Il est un évangile de formation, destiné à ceux qui auront la charge de prêcher, d’enseigner, de gouverner. La mémoire y est sollicitée autant que l’intelligence, et l’ordre y devient gage de fidélité.
Ainsi, l’Évangile de Marc se tient à la croisée de deux mondes : il est enraciné dans la tradition d’Israël, avec son goût pour la symétrie, le centre, la répétition signifiante ; et il s’ouvre déjà à l’universalité de l’Église, qui devra porter cette parole jusqu’aux extrémités de la terre. Sa structure est à l’image de sa mission : ferme dans ses fondations, ouverte dans son rayonnement.
Redécouvrir cette architecture, ce n’est pas céder à un goût excessif pour les constructions savantes ; c’est consentir à recevoir l’Évangile tel qu’il s’est donné. C’est reconnaître que Dieu ne parle pas seulement par des phrases, mais aussi par des formes. Et c’est apprendre, à l’école de Marc, que la lumière du Christ n’illumine pleinement que lorsqu’elle est reçue dans l’ordre voulu par Celui qui en est la source.
Dans un temps où l’on cherche souvent l’efficacité immédiate et la spontanéité sans règle, l’Évangile de Marc nous rappelle que la Révélation avance autrement : avec patience, avec mémoire, avec un centre qui demeure. Comme la lampe du sanctuaire, il éclaire non en éblouissant, mais en demeurant fidèle à la place qui lui a été assignée. Et c’est précisément de cette fidélité que naît sa puissance.
