Penser sans Dieu : d’une purification apparente à une perte réelle

Il est devenu courant de présenter l’histoire de l’Occident comme une lente émancipation de l’esprit humain hors d’un âge prétendument superstitieux. Dans ce récit, penser sans convoquer Dieu serait un progrès : la raison aurait enfin secoué le joug du sacré pour marcher librement. Mais cette lecture, séduisante par sa simplicité, repose sur une méprise profonde quant à la nature même de la pensée chrétienne.

Car la chrétienté médiévale ne fut pas un monde livré à l’irrationnel. Elle fut un monde ordonné, non par peur du divin, mais par reconnaissance de Dieu comme principe de l’être, de la vérité et du bien. Dieu n’y était pas une hypothèse commode pour combler l’ignorance ; Il était la lumière dans laquelle la raison elle-même se savait capable de connaître. La foi n’abolissait pas l’intelligence : elle la fondait et l’orientait.

Lorsque, à la fin du Moyen Âge, on commença à penser sans convoquer Dieu, ce ne fut donc pas un simple rejet de pratiques déviantes ou de croyances mal comprises. Ce fut un déplacement plus grave et plus silencieux. Dieu demeurait confessé par les lèvres, honoré dans le culte, invoqué pour le salut de l’âme ; mais Il cessait progressivement d’être reconnu comme le principe structurant de l’ordre du monde. On ne Le nia pas : on Le marginalisa.

La vision catholique du réel est pourtant fondamentalement sacramentelle. Elle confesse que la création elle-même est porteuse de sens, que l’invisible se donne à travers le visible, que la grâce n’abolit pas la nature mais la guérit et l’élève. Penser le monde avec Dieu, ce n’est pas suspendre la raison ; c’est la déployer dans toute son ampleur, en tenant ensemble causes secondes et Cause première, ordre naturel et fin surnaturelle.

Or ce qui s’opéra alors fut une désarticulation progressive de cette unité. Le politique apprit à se penser sans référence explicite à l’ordre chrétien. Le droit se constitua comme système autonome. L’économie se régla de plus en plus selon des critères d’utilité et de rendement. La foi, refoulée dans l’intériorité, demeura vivante chez beaucoup, mais elle ne structura plus l’intelligence commune du monde.

On crut purifier la pensée ; on en amputa le cœur. Car penser sans convoquer Dieu ne signifie pas seulement se libérer d’un imaginaire déformé ; cela signifie renoncer à lire la réalité comme création, et donc comme ordre reçu. La raison, privée de sa finalité ultime, gagna en efficacité ce qu’elle perdit en sagesse. Elle sut mieux expliquer les mécanismes ; elle comprit moins ce vers quoi les choses sont ordonnées.

Dans cette perspective, la Réforme ne surgit pas dans un monde encore pleinement façonné par une vision catholique intégrale. Elle rencontra des consciences déjà habituées à dissocier, à juger, à séparer foi et ordre visible. Elle ne fut pas l’origine de cette mutation intérieure, mais elle s’y inscrivit, parfois en la radicalisant, parfois malgré elle. Ce qui se fixa ensuite dans les structures religieuses et politiques était déjà largement à l’œuvre dans les esprits.

L’histoire ne raconte donc pas le passage lumineux de la superstition à la raison, mais un échange plus tragique : la substitution progressive d’un monde habité par la présence de Dieu à un monde fonctionnel, géré, maîtrisé. Et l’homme moderne, se croyant plus libre parce qu’il pense sans Dieu, découvre peu à peu qu’il a aussi perdu la capacité de dire le sens, la fin et la dignité ultime de ce qu’il maîtrise.

Car, dans la perspective catholique, la vraie lumière de la raison ne naît pas de l’exclusion de Dieu, mais de sa reconnaissance. Et ce qui fut présenté comme un progrès apparaît alors pour ce qu’il est souvent : non une purification de la pensée, mais une perte de la plénitude du réel.