Les médiations de la grâce

Témoignage de l’Écriture après la venue du Christ

Il est une idée profondément ancrée dans la conscience protestante moderne : depuis la venue du Christ, toute médiation visible entre Dieu et l’homme serait devenue inutile, voire suspecte. Le Christ, unique Médiateur, aurait aboli les médiations anciennes, et l’âme pourrait désormais se tenir seule devant Dieu, éclairée par l’Écriture et animée par l’Esprit. Ainsi parle une théologie qui veut protéger la gloire du Sauveur et préserver la liberté de la foi. Et pourtant, à mesure que l’on ouvre les Écritures avec attention, une autre voix se fait entendre — plus discrète, mais constante — celle d’un Dieu qui, même après l’Incarnation, continue de se donner par des médiations visibles, humaines, ecclésiales, sans jamais diminuer la seigneurie de son Fils.

Car le Christ n’est pas venu abolir toute médiation ; il est venu les accomplir, les transfigurer, les assumer en lui.

Le Médiateur unique et les médiations participées

L’Écriture affirme avec force : « Il y a un seul Médiateur entre Dieu et les hommes, l’homme Jésus-Christ » (1 Tm 2,5). Cette parole est juste, décisive, irrévocable. Mais faut-il l’entendre comme une négation de toute médiation visible, ou comme le fondement même de toutes celles que le Christ institue ?

Le Christ est Médiateur par nature ; les autres médiations le sont par participation. De même que Dieu est Créateur unique, et pourtant se sert de causes secondes ; de même qu’il est Lumière incréée, et pourtant éclaire par des lampes ; ainsi le Christ demeure l’unique Pont entre le ciel et la terre, mais il fait passer sa grâce par des hommes, des paroles, des gestes, des signes.

Refuser toute médiation visible au nom du Christ, c’est méconnaître la logique même de l’Incarnation. Car le Verbe ne s’est pas contenté de parler du ciel : il s’est fait chair. Il a accepté la médiation d’un corps, d’une voix humaine, d’un visage, de mains qui touchent, de paroles prononcées dans le temps. Et ce choix n’est pas provisoire : il se prolonge dans l’histoire.

Le Christ institue des médiations après sa résurrection

Lorsque le Christ ressuscité apparaît aux siens, il ne les renvoie pas à une relation purement intérieure et invisible. Il souffle sur eux, il parle, il envoie. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21). Par ces mots, il établit une chaîne visible de mission.

Il ne dit pas : « Désormais, chacun recevra directement de Dieu ce qui lui est nécessaire. » Il dit : « Allez. Enseignez. Baptisez. Faites ceci en mémoire de moi. À qui vous remettrez les péchés, ils seront remis. »

Le pardon passe par une parole humaine. L’enseignement passe par une prédication confiée à des témoins. La grâce baptismale passe par l’eau et la voix de l’Église. L’Eucharistie passe par des mains consacrées. L’Esprit lui-même passe par l’imposition des mains. À chaque étape, le Christ agit ; mais il agit à travers.

Loin d’abolir les médiations, la résurrection les consacre.

L’Église, sacrement de la présence du Christ

L’Écriture ne présente jamais l’Église comme une simple association de croyants reliés invisiblement au Christ. Elle la décrit comme un corps, avec des membres, des fonctions, une visibilité, une structure. « Vous êtes le corps du Christ, et chacun pour votre part, ses membres » (1 Co 12,27).

Or un corps n’est pas une abstraction spirituelle. Il est organisé, hiérarchisé, vivant, sensible. Les apôtres ne sont pas interchangeables ; certains sont envoyés, d’autres établis, d’autres ordonnés pour servir. Paul lui-même, pourtant saisi directement par le Christ sur le chemin de Damas, ne reçoit ni le baptême ni la mission sans passer par Ananie ; il ne part pas sans être reconnu et envoyé par l’Église.

Même la révélation la plus immédiate appelle une médiation ecclésiale pour être confirmée, discernée, intégrée.

L’Écriture elle-même est médiation

Il est enfin une médiation que la théologie protestante reconnaît pleinement : l’Écriture. Mais cette reconnaissance, poussée à l’extrême, devient paradoxale. Car l’Écriture n’est pas tombée du ciel. Elle a été transmise, gardée, proclamée, interprétée dans une communauté visible. Elle est Parole de Dieu dans des mots humains, confiée à l’Église avant d’être confiée au livre.

La foi ne naît pas d’un face-à-face solitaire avec un texte, mais d’une parole reçue : « Comment croiront-ils sans prédicateur ? » (Rm 10,14). Et ce prédicateur n’est pas auto-institué ; il est envoyé.

Conclusion : non pas Dieu sans médiation, mais Dieu qui se donne par médiation

L’opposition entre le Christ et les médiations visibles est une fausse alternative. L’Écriture ne nous présente jamais un Dieu qui se retirerait dans une pure invisibilité après l’Incarnation. Elle nous présente un Dieu qui continue de se donner dans l’histoire, par l’Église, dans les sacrements, par des hommes appelés et envoyés.

Ce n’est pas diminuer le Christ que de reconnaître ces médiations ; c’est confesser qu’il est assez puissant pour se rendre présent autrement que par une action immédiate et invisible. Ce n’est pas s’éloigner de la grâce ; c’est consentir à la forme humble sous laquelle Dieu a voulu la faire passer.

Car depuis Bethléem jusqu’à la fin des temps, Dieu ne sauve pas l’homme sans l’homme. Il sauve l’homme par l’homme assumé, transfiguré, envoyé. Et c’est là, peut-être, le scandale le plus profond de l’Incarnation — et sa plus grande miséricorde.